Dans ces temps où le pays nous échappe chaque jour un peu plus, comme une urgence de retourner vers nos fondamentaux, de retrouver nos nécessaires, de se reconnecter avec nos monuments, vestiges, richesses, fiertés nationales, en deux mots récupérer notre territoire. 

Rien ne s’invente et c’est du syriaque g-îta, qui veut dire le bruit de l’eau, que dérive Jeïta venue à nous dans ses merveilles souterraines. Quand on parle du Liban comme d’une terre bénie des Dieux, ce n’est pas qu’une figure de style nostalgique ou émotionnelle. De par la diversité et la générosité de ses reliefs, de ses forêts, de ses lacs, de ses rivières et même de ses entrailles, notre pays est un pays à préserver et à chérir et non à exploiter et à détruire. Mais le savons-nous assez?

C’est un Américain, adepte de la chasse, William Thomson, qui, lors d’une promenade curieuse en 1836, découvre que la petite cavité située à proximité de la rivière de Nahr el-Kalb cache en réalité une grotte d’une taille extraordinaire. Il tire un coup de pistolet et l’écho immense lui renvoie toute l’ampleur de la découverte. Deux grottes karstiques interconnectées sur plus de 6 km et dont la partie inférieure ne se visite qu’en bateau, et qui auraient, d’après les découvertes, été déjà habitées dans les temps préhistoriques.

Deux grottes donc progressivement dévoilées d’abord en 1873 par les ingénieurs Maxwell et Huxley ainsi que Daniel Bliss, le président de ce qui était alors le Syrian Protestant College, venus là étudier le cheminement des rivières dans le cadre d’un projet sur l’eau. Plus tard et jusqu’en 1940, d’autres explorations seront menées par des équipes étrangères qui, avec les moyens de l’époque, ont tenté de délimiter les limites de la grotte et ont pu arriver jusqu’à une profondeur de 1.750 mètres.

La grotte de Jeïta

Il faudra attendre la formation du spéléo-club libanais en 1951 par Lionel Ghorra pour entreprendre des explorations plus poussées et, très vite, la partie inférieure devient accessible par barque. L’éclairage est assuré en 1958 et la grotte est ouverte au public dès le mois de juillet 1959. Ce seront des années bénies où le tourisme constitue l’une des principales sources de revenus pour le pays. En attendant de construire tunnels et passerelles pour faire de cette grotte une des principales attractions touristiques du Liban, les curieux et admiratifs ne cesseront d’affluer pour, le souffle coupé, à pied ou en barque, rendre grâce à la formidable architecture née de la fusion de l’eau et de la pierre.

En novembre 1962, la grotte de Jeïta fêtera son 100.000e visiteur et le Conseil national du tourisme n’aura de cesse de poursuivre des travaux d’aménagement pour partager cette merveille de plus de 100 millions d’années avec le plus grand nombre. Petit à petit donc, mètre après mètre, galerie après galerie, Jeïta se dévoile et surtout fait rêver. La partie supérieure d’une longueur de 450 mètres, découverte entretemps, sera inaugurée en 1968 et accessible à pied. Et de découvrir émerveillé tout le vocabulaire de la grotte de Jeïta avec "la chambre blanche", "la chambre rouge", "Le lac noir", "la tour de Pise", "les saules pleureurs"… autant d’aimants touristiques assurés.

C’est ainsi que dans l’effervescence de ce Liban d’alors qui attire les plus grands noms dans le monde du cinéma, de la musique et des arts, naîtra l’idée folle du spéléologue Sami Karkabi de faire communier les instruments de musique et le murmure de l’eau. Le 11 janvier 1969, des concerts de musique contemporaine sont donnés par François Bayle en présence d’officiels libanais et étrangers, de membres de la presse internationale et de spectateurs éblouis. Sur une plateforme ovale, construite pour l’occasion, les membres de l’orchestre joueront dans ce qu’ils qualifieront de véritable cathédrale du son. En novembre de la même année, le compositeur Stockhausen et ses 14 chanteurs et musiciens s’essaieront à leur tour à ce que la presse avait alors qualifié de concerts "spéléophoniques" bénéficiant d’une qualité acoustique exceptionnelle. Et parmi les présents subjugués Max Ernst, André Masson, Françoise Hardy et des journalistes du monde entier.

Un concert de musique moderne dans la grotte de Jeïta, en novembre 1969.

Autres temps, autre dimension et surtout autre Liban. Mais si la sale guerre a contraint de fermer les grottes par crainte de vandalisme, elles seront rouvertes en juillet 1995, imperturbables et toujours aussi majestueuses. Si uniques que le site a été sélectionné en mai 2011 parmi les 28 finalistes pour le concours des sept nouvelles merveilles du monde, un vote lancé par la New Seven Wonders Foundation auprès des internautes du monde entier.

Et cela n’a rien d’étonnant quand on sait qu’à Jeïta, dans les profondeurs de ce Liban malmené et méconnu, s’accroche une des plus grandes stalactites du monde atteignant les 8,20 mètres. Que le fameux "pilier de Maxwell" est à découvrir à l’intérieur et semble soutenir la voûte. Qu’il y aurait également plus loin une bouteille scellée et encastrée qui contiendrait un papier sur les détails de l’expédition. Quand on sait également que la hauteur initiale de voûte atteint par endroits plus de 100 mètres, que ce que le visiteur est aujourd’hui autorisé à voir n’est qu’une partie du grand tout façonné par des siècles et des siècles, que les stalactites et les stalagmites sont d’une beauté à couper le souffle et que ce monument, unique dans la région, fait partie d’une géologie de rivières et de fleuves qui devrait faire du Liban un réceptacle formidable du "bruit de l’eau", si seulement s’arrêtait le bruit des bottes.

Dans la grotte de Jeïta, s’accroche une des plus grandes stalactites du monde atteignant les 8,20 mètres.

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