«Souveraineté»: un principe mis à l’épreuve du monde contemporain
©Ici Beyrouth

L’actualité récente a replacé au cœur du débat international un mot-clé du droit international: «souveraineté». L’opération américaine menée le 3 janvier au Venezuela, qui a conduit à l’arrestation du président Nicolás Maduro – accusé d’activités narcoterroristes – puis à son transfert vers les États-Unis, a provoqué une onde de choc diplomatique et juridique.

Elle a ravivé une interrogation centrale: dans quelles limites un État peut-il agir au-delà de ses frontières sans porter atteinte à la souveraineté d’un autre?

Cette question trouve un écho particulier au Liban, où la souveraineté de l’État est débattue depuis des décennies. La décision récente du gouvernement de confier à l’armée libanaise la mise en œuvre d’un plan visant à assurer le monopole étatique des armes a remis au premier plan une problématique centrale: celle de la souveraineté de l’État sur l’ensemble de son territoire, dans un environnement marqué par des tensions sécuritaires persistantes et des contraintes géopolitiques fortes.

Retour sur un mot familier des discours officiels, mais dont la définition se redessine à chaque crise.

De la hauteur symbolique au pouvoir politique

Issu du latin super, «au-dessus», le mot souveraineté apparaît en ancien français au XIIᵉ siècle pour désigner ce qui est «le plus élevé», le sommet. Cette idée de supériorité se charge progressivement d’une dimension politique. À partir du XIIIᵉ siècle, la souveraineté devient synonyme d’autorité suprême, d’un pouvoir qui ne reconnaît aucun supérieur.

Au XVIᵉ siècle, le juriste et philosophe Jean Bodin en propose la première définition systématique. Dans Les Six Livres de la République (1576), il décrit la souveraineté comme une «puissance absolue et perpétuelle», fondement de l’État moderne. Sous l’Ancien Régime, cette souveraineté était indissociable du monarque, dont le pouvoir tirait sa légitimité du divin.

Les révolutions modernes opèrent un déplacement majeur: la souveraineté cesse d’être attachée à une personne pour être attribuée à la collectivité. Jean-Jacques Rousseau, dans Du contrat social (1762), théorise la souveraineté populaire, selon laquelle le pouvoir suprême appartient au peuple, entendu comme l’ensemble des citoyens. La Révolution française inscrit cette conception dans le droit, affirmant une souveraineté «une, indivisible, inaliénable et imprescriptible».


 

Un principe fondateur du droit international

Dans l’ordre juridique international, la souveraineté demeure un principe cardinal. Elle repose sur deux piliers: l’exclusivité de l’autorité de l’État sur son territoire et son indépendance dans ses relations extérieures.

La Charte des Nations Unies consacre notamment l’interdiction du recours à la force contre l’intégrité territoriale ou l’indépendance politique d’un État.

Le cas vénézuélien: entre droit, force et légitimité

L’affaire vénézuélienne illustre les tensions actuelles autour de ce principe. Une large majorité d’États et d’acteurs internationaux ont dénoncé une violation du droit international. De ce point de vue, la souveraineté est conçue comme une garantie indispensable à la stabilité internationale et à l’égalité juridique entre États.

À l’inverse, les autorités américaines ont justifié leur action en invoquant la lutte contre le narcotrafic, le terrorisme et la corruption transnationale, ainsi que l’illégitimité du pouvoir en place à Caracas. Selon cette approche, la souveraineté ne saurait servir de bouclier à des dirigeants accusés de crimes graves, dès lors que ceux-ci auraient des répercussions au-delà des frontières nationales.

Plusieurs États et organisations de la société civile estiment ainsi que la protection des droits humains et de la sécurité internationale peut, dans certains cas, entrer en tension avec une interprétation stricte de la souveraineté.

La souveraineté du Liban: un enjeu qui presse

Le cas libanais pose la question sous l’angle de la souveraineté interne d’un État dont le pouvoir est pris en otage par le Hezbollah, l’un des nombreux bras armés de l’Iran dans la région. Pour les autorités libanaises, le monopole des armes constitue un attribut fondamental de la souveraineté. La mission confiée à l’armée vise à réaffirmer ce principe, dans le respect de la Constitution et des résolutions internationales.

Selon un communiqué du commandement de l’armée, publié le 8 janvier, la première phase du plan est désormais achevée. Elle a consisté à étendre la présence opérationnelle de l’armée, à sécuriser les zones vitales et à renforcer le contrôle effectif de l’État dans le secteur sud du Litani, en coordination avec la Force intérimaire des Nations Unies au Liban (Finul) et le mécanisme de surveillance du cessez-le-feu conclu en novembre 2024, à l’exception des zones où Israël maintient une présence militaire.

La poursuite du processus s’inscrit toutefois dans un contexte de pressions externes. D’un côté, les États-Unis exhortent les autorités libanaises à accélérer le calendrier de désarmement du Hezbollah, considérant cette étape comme indispensable à la stabilité du pays et à la sécurité régionale. De l’autre, Israël insiste sur la sécurisation de sa frontière nord et accuse le Hezbollah de tenter de reconstituer ses infrastructures militaires.

Pilier de l’État moderne, la souveraineté oscille aujourd’hui entre principe juridique fondamental et concept adaptable pour répondre à des enjeux sécuritaires ou humanitaires.

    

Commentaires
  • Aucun commentaire