Nouh Zeaïter, l'affaire se poursuit : retour sur vingt ans d’impunité

Les révélations sur l’affaire Nouh Zeaïter continuent d’alimenter débats et spéculations. Quoique toutes non vérifiables, Ici Beyrouth revient sur ce que l’on sait, ce qui se murmure et ce que les faits permettent réellement d’établir, afin de démêler le mythe de l’homme et la mécanique du pouvoir qui l’a longtemps protégé.

Retour sur les faits. Nous sommes le jeudi 20 novembre 2025. À l’aube, la route sinueuse qui relie Kneissé à Baalbeck est encore noyée dans la brume. Vers cinq heures du matin, une unité spéciale de l’armée libanaise tend une embuscade millimétrée. Pas un tir, pas un cri. En quelques secondes et après trois mois de recherche active, Nouh Zeaïter, l’homme que beaucoup pensaient intouchable, a été maîtrisé, menotté, extrait du véhicule qui le transportait. L’arrestation a été décrite par l’armée comme « rapide, propre, sans accroc ». La chute d’un « parrain », après plus de deux décennies d’impunité.

Cette interpellation soulève d’innombrables questions. Comment un homme condamné à mort, recherché par Interpol et poursuivi dans des dizaines d’affaires a-t-il pu circuler librement si longtemps ? Pourquoi maintenant ? Et que laisse présager son arrestation sur les réseaux criminels de la Békaa, longtemps protégés par un environnement politique, géographique et sécuritaire complexe ?

Selon une source judiciaire interrogée par Ici Beyrouth, l’ensemble des jugements rendus par contumace à l’encontre de Zeaïter sont désormais en cours d’exécution, tandis que la Direction du renseignement de l’armée recueille progressivement ses dépositions et transmet ses procès-verbaux aux juridictions compétentes. On indique également « préparer une requête officielle » afin d’obtenir la liste exhaustive des poursuites engagées à son encontre.

Concernant les circonstances de son arrestation, la même source précise qu’il s’agit d’une opération « ciblée », préparée depuis des mois, corrigeant ainsi l’idée selon laquelle il aurait été pris au hasard d’un déplacement. Par ailleurs, et sur les rumeurs évoquant l’arrestation d’un officier libanais complice, celles-ci sont démenties faute d’éléments tangibles. Quant au document présenté sur les réseaux sociaux comme un extrait de son casier judiciaire, il est qualifié de « faux », le format ne correspondant pas aux standards officiels. Un véritable casier, affirme-t-on, comporterait « au moins une cinquantaine d’inscriptions ». Parmi les accusations qui reviennent dans plusieurs sources judiciaires figure sa participation présumée à l’attentat visant, en mars 2004, le général Jean Akl, alors commandant des Forces de sécurité intérieure au Liban-Sud – un élément qui n’a jamais été publiquement confirmé, mais jamais réellement infirmé non plus.

Un enfant de la Békaa devenu figure du crime organisé

C’est en 1977, à Taalbaya, dans la région de Zahlé, que Nouh Zeaïter voit le jour. Il grandit dans un environnement où les trafics – du haschich aux armes – cohabitent depuis des décennies avec une présence minimale de l’État. Adolescent, il part en Suisse, y passe quelques années, puis revient au Liban au milieu des années 1990. Pendant un court passage à l’Université américaine de Beyrouth (AUB), il tente une trajectoire académique avant d’abandonner pour retourner dans la Békaa, où il s’installe à Kneissé, futur berceau de son empire.

C’est là que commence son ascension. Culture de cannabis, production de haschich, contrôle des routes rurales, gestion d’une économie souterraine en plein essor… Zeaïter s’impose progressivement comme un acteur central de l’industrie criminelle de la Békaa. La crise économique et la guerre syrienne n’ont fait qu’accroître son influence.

Au fil des ans, l’homme longtemps recherché structure autour de lui un réseau solide. Ses hommes, souvent regroupés sous le nom de « brigades al-Qalaa », circulent lourdement armés dans les villages et les routes secondaires. Les accusations à son encontre se multiplient : trafic d'armes, fabrication de stupéfiants, enlèvements contre rançon, vols armés et attaques directes contre des positions de l’armée. Son empire n’est pas un cartel sophistiqué, mais un réseau territorial structuré en cercles concentriques.

Au centre, la famille proche : frères, cousins, alliés directs. Autour, un deuxième cercle composé d’hommes de confiance, originaires de la même région, qui assurent les liaisons, les escortes, les opérations. Plus loin encore, un troisième cercle plus flou : des acteurs locaux, des transporteurs, des intermédiaires, parfois des entrepreneurs agricoles ou des figures opportunistes.

Selon une source qui suit l’affaire de près, le réseau fonctionne selon trois règles essentielles. D’abord, la mobilité. Les routes secondaires, les pistes de montagne, la proximité de la frontière syrienne constituent autant d’éléments cruciaux pour le bon fonctionnement du réseau. Ensuite, la loyauté tribale, indispensable pour protéger les déplacements et dissuader les intrusions. Enfin, la fluidité avec d’autres réseaux (contrebandiers, groupes armés locaux, trafiquants, etc.).

Dans les années 2010 et 2020, un tournant s’opère. Le haschich, culture historique de la Békaa, cède la place à une drogue plus rentable : le Captagon.

Produire cette amphétamine synthétique nécessite des équipements simples, des produits chimiques accessibles et un réseau de distribution efficace. Le Liban, et en particulier la Békaa proche de la Syrie, devient un territoire de production et de transit.

 
 

Le rôle réel de Zeaïter dans la filière du Captagon

C’est ici que les résultats d’un rapport du centre de recherche israélien Alma éclairent d’un jour nouveau l’importance de Zeaïter. Selon Alma, Nouh Zeaïter figure parmi les quatre trafiquants libanais les plus influents de toute la filière du Captagon.

Le rapport, publié en 2021, décrit Zeaïter comme un acteur majeur disposant d’un « vaste équipement destiné à produire de grandes quantités de comprimés de qualité supérieure », mis au service des réseaux syriens et libanais impliqués dans ce trafic transfrontalier.

Le document replace le baron de la Békaa au sein d’une architecture criminelle structurée autour d’environ 130 passages illégaux reliant le Liban à la Syrie. Ces routes alimentent des laboratoires implantés dans le Qalamoun, à Serghaya, Rankous, Assal el-Ward ou encore Damas, avant que les cargaisons ne soient redirigées vers Deraa et la Jordanie, d’où elles rejoignent les marchés du Golfe, d’Israël et même d’Europe.

Dans ce système mêlant contrebandiers locaux, milices syriennes affiliées à la 4ᵉ division de Maher el-Assad et réseaux proches du Hezbollah, Zeaïter apparaît comme l’un des rouages essentiels de la partie libanaise du dispositif. Contrairement à l’image folklorique construite autour de lui, son rôle dans le Captagon relève d’une logistique industrielle, adossée à des capacités de production et des circuits transnationaux.

Les saisies massives opérées par les autorités jordaniennes en 2020-2021 – plusieurs millions de comprimés – confirment l’ampleur du réseau décrit par Alma, dont Zeaïter constituait l’un des fournisseurs principaux.

Nouh Zeaïter, l’intouchable

Depuis 1990, plusieurs opérations militaires sont menées. Elles ont toutes échoué à le capturer. À chaque fois, il parvient à disparaitre quelques heures avant l’arrivée des forces. Comment ?

La réponse n’est pas unique. La plus simple consiste à relever l’aspect géographique des montagnes de la Békaa. Celles-ci offrent des refuges naturels. Autre élément : les familles de la région défendent leur territoire. Les opérations sécuritaires risquent donc souvent de dégénérer en affrontements communautaires et les priorités de l’État libanais fluctuent au gré des crises politiques.

S’ajoute à cela un élément plus profond : la coexistence, dans la même région, de réseaux de contrebande, de trafiquants, et de groupes armés. L’État le sait. Il intervient parfois, rarement durablement. Arrêter Zeaïter aurait exigé, pendant longtemps, un affrontement frontal avec tout un écosystème socio-économique, pas seulement un individu. D’autant plus que le personnage a bénéficié, des années durant, d’une couverture politico-sécuritaire du fait de ses relations avec des éléments du Hezbollah et de l’ancien régime syrien de la famille Assad. Des liens confirmés par Washington qui l’accuse de soutenir financièrement des réseaux liés à la formation chiite pro-iranienne et à Damas, via les revenus du Captagon.

D’ailleurs, et dans le cadre d’une enquête sécuritaire portant sur ses liens avec Nouh Zeaïter, Wassim el-Assad, une figure proche de l’ancien régime syrien, a admis connaître le baron de la drogue « depuis des années », expliquant avoir été mis en relation avec lui via Facebook. Il a, dans ce contexte, affirmé que leur proximité n’avait « rien de secret », allant jusqu’à déclarer que « les trois quarts de la population syrienne ont pris des photos avec lui », tout en reconnaissant savoir que Zeaïter était « apparemment impliqué dans le trafic de drogue ».

Le 20 novembre 2025 : la chute

L’opération qui a conduit à son arrestation contraste radicalement avec les précédentes. Une embuscade précise, sans fuite possible, ni résistance, ni accrochage… une rareté dans ce dossier. L’interpellation survient quelques jours après une grande opération militaire à Charaouné, où deux soldats avaient été tués. Une partie de l'opinion estime que l’armée voulait envoyer un signal fort : aucune zone n’est hors de portée, aucun parrain n’est intouchable.

Mais cette arrestation ne répond pas à toutes les questions. A-t-il été livré ? Ses protections se sont-elles retirées ? A-t-il commis une erreur stratégique ? Y a-t-il eu un changement dans l’équilibre des forces locales ou régionales ? S’agit-il d’un signal envoyé aux pays du Golfe, irrités depuis des années par l’explosion du trafic de Captagon libanais et syrien, pour montrer que l’État agit enfin ? Ou est-elle liée au déclin du Hezbollah qui a connu une chute libre à tous les niveaux, depuis qu’il s’est engagé dans la guerre contre Israël, au lendemain de l’offensive du Hamas contre l’État hébreu le 7 octobre 2023 ?

On rappelle que depuis le début du conflit, la milice pro-iranienne traverse une période de fragilité sans précédent, affaiblie militairement, politiquement et diplomatiquement par le conflit avec Israël. Cette crise a entraîné une recomposition des rapports de force dans certaines zones traditionnellement sous influence : la Békaa, la frontière et certaines zones rurales. Dans ce contexte, le rôle jadis toléré, ou du moins tolérable, de réseaux criminels, de trafiquants ou de milices locales a pu être remis en question.

Toutefois, si l’arrestation de Nouh Zeaïter constitue un tournant, elle ne suffit pas à démanteler le vaste réseau du crime organisé dans la Békaa. Les routes du Captagon restent actives, les mafias de cannabis prospèrent, et plusieurs clans, parfois mieux structurés que celui de Zeaïter, continuent de contrôler des pans entiers du territoire. L’État, affaibli, peine à imposer sa souveraineté dans des régions où les milices, les trafiquants et les réseaux transfrontaliers syro-libanais disposent d'un pouvoir enraciné.

Reste que, pour la première fois depuis longtemps, une prise majeure rappelle que l’impunité n’est pas un destin. Il faudra désormais observer ce qui suit : procès réel ou simulacre, transparence judiciaire ou arrangements, éventuelles révélations sur ses appuis et surtout, conséquences sur la géographie du crime dans la Békaa. Car lorsqu’un « parrain » tombe, un autre s’avance presque toujours pour occuper l’espace laissé vacant.

Commentaires
  • Aucun commentaire