Guérisseuses, sages-femmes et sorcières: celles qui soignaient, celles qu’on brûlait
Guérisseuses, sages-femmes, sorcières. Quand celles qui soignaient deviennent suspectes, puis persécutées. ©Ici Beyrouth

Bien avant la médecine moderne, soigner relevait d’un savoir mêlant sacré, pouvoir, expérience et transmission orale. Des coupeurs de feu à l’Antiquité, du Moyen Âge à la monarchie sacrée, cette série retrace une histoire longue et souvent refoulée des guérisseurs. Elle s’attache aujourd’hui aux XVe–XVIIe siècles, lorsque les savoirs féminins du soin –  détenus par guérisseuses et sages-femmes –  deviennent suspects, puis persécutés, révélant combien guérir a toujours été un enjeu social, politique et symbolique.

À partir du XVe siècle, un changement silencieux s’opère dans la manière de soigner. Alors que l’Europe entre dans l’époque dite moderne, les savoirs médicaux se structurent et se codifient. Dans ce mouvement de rationalisation, certaines figures jusque-là centrales dans la prise en charge du corps deviennent soudain suspectes. Parmi elles, les femmes qui soignent.

Depuis des siècles, guérisseuses, sages-femmes et herboristes occupent une place essentielle dans les communautés. Elles assistent les naissances, accompagnent les maladies, soulagent les douleurs par les plantes et les gestes appris par l’expérience. Leur savoir est concret, transmis oralement et bien ancré dans le quotidien. Il ne repose pas sur les livres, mais sur l’observation des corps et la répétition des pratiques.

Ce savoir féminin n’est pas marginal. Il est souvent le premier recours, parfois le seul, notamment dans les campagnes. Pourtant, à mesure que la médecine savante se développe dans les universités – réservées aux hommes – , ce qui n’est ni écrit ni enseigné en latin perd sa légitimité. Le soin change de statut. Il devient un domaine à réglementer et à hiérarchiser.

Ce changement ne se fait pas sans heurts. Car soigner, c’est toucher au corps, à la sexualité, à la reproduction, à la mort. Autant de domaines que les autorités religieuses et politiques cherchent à encadrer étroitement. Les femmes qui détiennent une connaissance fine du corps, notamment du corps féminin, apparaissent alors comme des figures dérangeantes. Elles savent trop. Elles interviennent là où l’ordre social veut imposer des règles.

Le contexte religieux renforce cette méfiance. La Réforme et la Contre-Réforme exacerbent la peur de la déviance et de l’erreur doctrinale. Le diable devient une explication commode pour ce qui échappe au contrôle. Dans ce climat de tension, la frontière entre soin licite et pratique condamnable se brouille alors dangereusement.

C’est à cette époque que se développent les grandes chasses aux sorcières. Contrairement à une idée reçue, elles ne relèvent pas d’un Moyen Âge obscur, mais bien de l’Europe moderne. Des traités comme le Malleus Maleficarum diffusent l’idée que les femmes seraient plus enclines à pactiser avec le diable, en raison de leur prétendue faiblesse morale et de leur proximité avec le corps et la chair. Le savoir devient alors une preuve à charge.

Les sages-femmes sont particulièrement exposées. Leur rôle lors des accouchements, leur connaissance des plantes abortives ou contraceptives, leur capacité à intervenir sans autorité masculine les placent dans une zone grise. Elles détiennent un pouvoir concret sur la naissance et la filiation, deux piliers de l’ordre social. Dans un monde obsédé par la transmission et la lignée, cette autonomie est perçue comme une menace.

Toutes les guérisseuses ne sont évidemment pas persécutées. Beaucoup continuent d’exercer, parfois avec l’appui tacite de leurs communautés. Mais le soupçon s’installe. L’accusation de sorcellerie fonctionne comme un outil de régulation sociale. Elle permet d’écarter celles qui dérangent, celles dont la compétence, l’indépendance ou la singularité deviennent difficiles à tolérer.

Le bûcher n’est pas qu’une punition extrême. Il rappelle que le savoir doit désormais être contrôlé, validé et… masculinisé. À travers ces procès, c’est moins la magie qui est condamnée que l’exercice d’un soin échappant aux nouvelles normes scientifiques et morales.

Ce moment historique marque une rupture durable. Le soin quitte progressivement la sphère du savoir partagé pour entrer dans celle de l’expertise institutionnelle. Les femmes sont reléguées à des rôles subalternes: aides, nourrices. Simples exécutantes en somme. Leur savoir n’est pas nié, mais dévalorisé, invisibilisé et surtout privé de reconnaissance.

Relire l’histoire des guérisseuses et des sorcières, ce n’est pas projeter nos catégories contemporaines sur le passé. C’est comprendre que la médecine moderne s’est aussi construite par l’exclusion et la disqualification de certains savoirs. Derrière la figure de la sorcière se dessine celle d’une femme qui soignait, transmettait, et dont la compétence est devenue, à un moment donné, intolérable.

 

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