XVIIe–XIXe siècles: la médecine face aux guérisseurs
Un chirurgien appliquant un remède sur la blessure à l’épaule d’un homme souffrant Peinture à l’huile par Gerrit Lundens, 1649 ©Wikimedia / Gerrit Lundens, 1649

Bien avant la médecine moderne, soigner relevait d’un savoir mêlant sacré, pouvoir, expérience et transmission orale. Des coupeurs de feu à l’Antiquité, du Moyen Âge à la monarchie sacrée, puis aux guérisseuses persécutées des XVe–XVIIe siècles, cette série retrace une histoire longue et souvent refoulée du soin. Elle aborde désormais les XVIIe–XIXe siècles, moment clé où la médecine savante s’institutionnalise, construit son autorité et relègue les guérisseurs aux marges, dessinant les fondements –  et les tensions –  de notre rapport contemporain à la guérison.  

Entre le XVIIe et le XIXe siècle, l’histoire du soin connaît une rupture majeure. La médecine devient progressivement une institution, dotée de règles, de diplômes, de lieux dédiés et d’un langage scientifique propre. Cette transformation fonde l’autorité médicale moderne, mais elle s’accompagne aussi d’un mouvement d’exclusion : les guérisseurs, porteurs de savoirs empiriques et populaires, sont désormais disqualifiés, souvent réduits au rang de charlatans.

Au XVIIe siècle, la médecine savante commence à se structurer autour de l’anatomie, de l’observation clinique et de l’expérimentation. Le corps est de plus en plus envisagé comme un objet mesurable, dissécable, analysable. Les hôpitaux cessent peu à peu d’être uniquement des lieux d’assistance pour devenir des espaces d’enseignement et de recherche. Le soin quitte le cadre domestique pour entrer dans celui de l’institution.

Au XVIIIe siècle, cette évolution s’accélère avec les Lumières. La raison, l’expérience et la preuve deviennent des critères centraux de vérité. La médecine se rapproche des sciences naturelles et s’éloigne des pratiques fondées sur la tradition orale ou l’intuition. Les États soutiennent cette rationalisation, y voyant un outil de gestion des populations, de la natalité et de la force de travail. La santé devient une affaire publique.

Dans ce contexte, les guérisseurs sont de plus en plus marginalisés. Leur savoir, transmis par l’expérience et l’observation, ne répond pas aux nouvelles exigences de validation scientifique. Ce qui n’est ni enseigné dans les facultés, ni reconnu par les académies, est désormais suspect. La frontière entre soin légitime et pratique condamnable se durcit.

Le XIXe siècle marque l’apogée de cette médicalisation. Les progrès sont considérables: développement de la clinique moderne, naissance de la bactériologie avec Louis Pasteur, spécialisation des disciplines, professionnalisation des soignants. Des figures comme Jean-Martin Charcot incarnent une médecine fondée sur l’observation rigoureuse et la classification des maladies. Le médecin devient une autorité sociale incontestée.

Mais cette avancée a un prix. En imposant ses normes, la médecine savante disqualifie tout un ensemble de pratiques empiriques. Les rebouteux, herboristes, magnétiseurs ou coupeurs de feu sont assimilés à des imposteurs. Le terme même de «charlatan» se diffuse dans le discours médical et politique pour désigner ceux qui soignent sans titre reconnu. Il ne s’agit pas seulement de corriger des erreurs, mais de définir qui a le droit de soigner.

Cette exclusion touche particulièrement les femmes, déjà évincées des universités et des institutions médicales. Les savoirs féminins du soin, longtemps transmis hors des cadres officiels, sont relégués à la marge ou tolérés uniquement comme pratiques domestiques. La médecine moderne se construit ainsi comme un champ masculin, savant et centralisé.

Il serait toutefois simpliste d’opposer une médecine scientifique éclairée à des guérisseurs obscurantistes. Nombre de savoirs empiriques ont nourri, parfois discrètement, les avancées médicales. Certaines plantes, techniques manuelles ou observations cliniques issues de pratiques populaires ont été intégrées, une fois reformulées dans le langage scientifique.

Cette période construit donc une ambivalence durable. D’un côté, elle permet des progrès décisifs dans la compréhension et le traitement des maladies. De l’autre, elle instaure une hiérarchie des savoirs qui exclut, disqualifie et parfois ridiculise des pratiques pourtant ancrées dans l’expérience.

La rupture entre médecine savante et guérisseurs n’est pas seulement médicale. Elle est sociale, politique et symbolique. Elle façonne encore aujourd’hui notre rapport au soin, entre confiance accordée à l’institution et attrait persistant pour des formes de guérison alternatives. Comprendre cette naissance conflictuelle de la médecine moderne, c’est éclairer les tensions contemporaines entre science, expérience et quête de sens.

À suivre: XIXe - début XXe siècle - Colonisation: l’effacement des médecines autochtones

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