Vise-t-on les yeux par «simple» brutalité, ou pour effacer un témoin? À partir des violences visant le regard en Iran, cet article propose une lecture psychanalytique de ces atteintes qui, bien au-delà d’un organe, cherchent à retrancher le sujet du champ du visible et, par là même, de l’ordre politique.
Lorsque la violence des forces publiques se déchaine, son but n’est pas seulement de disperser, mais aussi d’impressionner, de signifier. Viser les yeux dans une foule n’est pas uniquement une manière de blesser. C’est une attaque contre ce qui, chez l’être parlant, fait lien entre le corps, le psychisme, la preuve et l’existence publique. Car l’œil n’est pas un organe neutre. Il est l’emblème d’une faculté essentielle, celle de voir, d’être ému, puis d’en témoigner. Dans l’espace politique contemporain, saturé d’images, de captations et d’archives numériques, cette faculté devient une arme puissante. Là où la propagande politique exige une scène contrôlée, l’œil ou la caméra du témoin introduit une réalité qui déborde, un détail qui ruine la mise en récit, une preuve qui survit à l’effacement.
Que des forces de sécurité en Iran soient accusées, par des ONG et des témoignages médicaux relayés par la presse, de provoquer de nombreux traumatismes oculaires au cours de mouvements récents, cela renvoie à cette logique de mutilation dissuasive qui s’inscrit dans l’histoire du pouvoir iranien. Mais ce geste ne se laisse pas réduire à la seule brutalité. Que cherche le pouvoir à détruire lorsqu’il mutile l’organe qui voit, et pourquoi la violence vise si volontiers celui ou celle qui pourrait témoigner, mettre en mots, déposer une trace?
En politique, la philosophe Hannah Arendt parlait d’un espace où l’on se montre et où l’on est reconnu. Mais «se montrer» n’est jamais simple puisque le sujet n’accède à lui-même qu’à travers une scène où il est regardé, imaginé, nommé. Le visible est une structure. Dans les mouvements de protestation, la foule réclame le droit d’apparaître, d’être reconnue, le droit de faire effraction dans le récit officiel. Filmer, diffuser, archiver, n’est pas un geste annexe. C’est une pratique de souveraineté populaire, car elle arrache au pouvoir l’un de ses monopoles les plus précieux, le monopole du récit. Les images de la rue, même fragmentaires, produisent une preuve qui circule, qui franchit les frontières, qui survit aux démentis.
Amnesty International a d’ailleurs documenté, dans plusieurs pays, une tendance mondiale à l’usage abusif de projectiles cinétiques et l’importance des images dans l’exposition de ces abus. Lorsque la preuve se démocratise, grâce à la profusion des smartphones, par exemple, le regard devient une force. La caméra populaire transforme le témoin en acteur, et transforme l’autorité en objet d’observation. Ce renversement touche au cœur de l’économie de la domination. Car il existe une vulnérabilité propre aux pouvoirs qui se savent contestés. Ils ne craignent pas seulement la violence matérielle, ils craignent l’exposition. Être vu en train de frapper, être vu en train de mentir, de paniquer, tout cela constitue une blessure narcissique inadmissible. Cela signifie que l’image du pouvoir, sa mise en forme, sa dignité affichée, sa prétention à représenter la légitimité, se fissurent sous l’œil de celui qui témoigne. C’est pour ces raisons encore que le pouvoir iranien recoure souvent à la suppression de la connexion internet à travers tout le pays.
Plus un régime se maintient par l’imposition d’un récit, plus il devient intolérant au regard qui contredit, et cette contradiction est vécue comme une attaque contre l’être même du pouvoir. Dans ces conditions, ce dernier n’est plus seulement une administration, il se fantasme comme totalité. Il ne tolère pas d’être relativisé, ni d’être ramené au rang d’un acteur parmi d’autres. Il veut être l’instance qui voit tout, qui sait tout, qui nomme et contrôle tout. Lorsqu’il est filmé, il perd cette place. Elle est remplacée par une paranoïa où le regard d’autrui devient une menace, où l’autre qui observe est immédiatement suspecté, où l’on interprète la visibilité comme une agression. Cette dynamique aide à comprendre la rage que suscite le témoin. L’État répressif ne veut pas seulement vaincre un adversaire, il veut anéantir la possibilité même d’un récit concurrent. Il ne supporte plus d’être regardé parce que le regard d’autrui l’oblige à répondre, à se justifier, à entrer dans une scène d’altérité. Or l’autoritarisme déteste l’altérité. Il préfère l’adhésion sinon le silence. Dans ce cadre, viser est une vengeance contre le témoin. Une punition contre celui qui regarde et témoigne et qui, par ce regard, refuse de se laisser absorber par le récit officiel.
Pour éclairer nos propos, aidons-nous de J. Lacan qui nous propose la notion de l’objet regard. Il ne s’agit pas de l’œil en tant que tel, mais du regard comme objet cause du désir, comme point de capture. Le sujet est pris par le regard, il est affecté par ce qui le regarde. Il y a, dans le champ visuel, une dimension d’énigme. Quelque chose me vise. Quelque chose me réduit, me situe. George Orwell, dans 1984 l’illustre parfaitement en montrant que le pouvoir répressif, lui aussi, se nourrit d’un regard qui exerce une surveillance, classe, enregistre, intimide. Il produit une scène où le citoyen se sent observé en permanence par un œil sacralisé. Le regard du pouvoir fonctionne comme un regard supposé omniscient, qui fait exister la loi par la crainte, et qui internalise une censure. Dans notre réalité moderne, les milliers de caméras fixées abondamment dans les endroits publics ont aussi cette fonction.
Lorsque des témoins filment, un court-circuit se produit. Le regard se retourne. L’instance regardante devient regardée. Et ce renversement introduit une castration symbolique du pouvoir, au sens où il lui retire l’illusion d’être l’unique détenteur du visible. On comprend dès lors pourquoi le pouvoir peut vouloir tuer le regard. Viser les yeux revient à restaurer une asymétrie. Cela dit au manifestant «tu ne regarderas plus». Cela dit aussi à la société «la preuve vous sera retirée». Et cela dit enfin aux gens du pouvoir lui-même «vous ne serez plus exposés à cette scène insupportable où l’on vous voit». La castration symbolique est ainsi imposée au sujet par un pouvoir qui attaque sa capacité à se situer, à symboliser, à témoigner. L’œil blessé est un corps amputé, mais il est aussi un sujet amputé d’une fonction civile. Dans la logique autoritaire, le témoin est dangereux, car le témoin crée du réel partageable. La mutilation fait taire autrement. Elle installe une peur durable, un souvenir inscrit dans la chair, un avertissement adressé à tous.
À suivre : Aveugler plutôt que tuer, désubjectiver sans produire la mort




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