En ce début d’année 2026, le Moyen-Orient se trouve à un point de basculement historique. Le régime iranien, confronté à des manifestations massives depuis le 28 décembre 2025, a une nouvelle fois démontré son incapacité à gérer une contestation autrement que par un bain de sang, confirmant le quasi-effondrement d’un pouvoir largement rejeté par sa population. Cette crise interne a rapidement dépassé les frontières iraniennes, suscitant une réaction de plus en plus ferme de Washington et du président Donald Trump.
Chaque jour, la probabilité d’une frappe américaine contre l’Iran semble s’accroître, et avec elle, pour la première fois depuis 1979, la possibilité, à terme, de la chute du régime des mollahs. C’est pourquoi la question des zones d’influence iraniennes se pose également, tant celles-ci constituent depuis des années un levier central de sa stratégie régionale tout en contribuant à des instabilités chroniques et entraînant des conflits sans fin.
Longtemps, Téhéran s’est complu dans une rhétorique de puissance, allant jusqu’à se vanter de contrôler quatre capitales arabes : Bagdad, Sanaa, Damas et Beyrouth, présentées comme les piliers de sa doctrine dite de « l’unité des champs de bataille ». Cette prétention hégémonique, érigée en symbole de la réussite stratégique iranienne, apparaît aujourd’hui largement démentie par les évolutions régionales.
En Syrie, la chute du régime de Bachar el-Assad à la suite du coup d’État mené par Ahmad el-Charaa a porté un coup majeur à l’emprise iranienne sur Damas, un territoire essentiel pour Téhéran en tant que point de passage stratégique entre le Liban et l’Irak, notamment pour l’acheminement d’équipements militaires et la continuité de son dispositif régional.
Au Liban, la guerre entre Israël et le Hezbollah a profondément affaibli l’architecture militaire iranienne, notamment avec la décapitation de la chaîne de commandement du mouvement et l’assassinat de Hassan Nasrallah, tandis que le tandem exécutif Joseph Aoun–Nawaf Salam a engagé un processus de recentralisation de la force armée entre les mains de l’État.
À Sanaa, enfin, les Houthis ont subi de lourds revers à la suite des frappes américano-britanniques, ainsi que des opérations israéliennes, réduisant considérablement leur capacité de projection. Dans ce contexte, l’Irak revêt désormais une importance particulièrement stratégique pour Téhéran, apparaissant comme le dernier pilier encore quelque peu fonctionnel d’un dispositif régional en décomposition, au moment même où le régime iranien traverse une crise d’une ampleur extrême, à la fois politique, stratégique et existentielle.
C’est dans ce climat géopolitique extrêmement tendu que le régime iranien a choisi d’activer ses différentes zones d’influence, érigées au fil des années sous l’étiquette de « l’axe de la résistance », à des fins ouvertement coercitives et dissuasives vis-à-vis des États-Unis. Dans une escalade verbale sans précédent, les Houthis au Yémen, le Hezbollah libanais et les Kataeb Hezbollah en Irak ont successivement annoncé leur intention de rejoindre le conflit aux côtés de Téhéran en cas de frappes américaines. Une telle posture marque une rupture stratégique notable, l’Iran ayant jusqu’ici systématiquement évité d’exposer directement ses relais régionaux, pourtant essentiels à sa capacité de projection et à la préservation hégémonique de son influence. Cette décision traduit avant tout l’état de vulnérabilité extrême dans lequel se trouve aujourd’hui le régime, confronté à un risque qu’il perçoit désormais comme existentiel. Si certains observateurs y voient un simple exercice de bluff destiné à dissuader Washington, d’autres estiment que Téhéran pourrait effectivement chercher à provoquer une réaction en chaîne afin de donner l’illusion qu’une frappe contre l’Iran entraînerait mécaniquement l’embrasement de l’ensemble de la région. À cet égard, le New York Times rapporte que l’administration américaine aurait d’ores et déjà averti Bagdad qu’en cas d’implication des milices irakiennes, Washington se réserverait le droit de riposter.
Pour revenir à l’Irak, une question centrale s’impose : pourquoi ce pays revêt-il une importance stratégique aussi déterminante pour l’Iran ? Au-delà du fait qu’il constitue aujourd’hui la zone d’influence la plus durable de Téhéran dans un contexte d’affaiblissement régional généralisé, l’Iran joue la carte confessionnelle, plus de 60 % de la population irakienne étant chiite. L’Irak est aussi devenu un pilier vital de la survie économico-financière du régime, au point qu’il soit considéré comme sa source de devise. Cette dépendance économico-financière repose sur deux facteurs. D’une part, les exportations de gaz iranien vers l’Irak représentaient jusqu’à 30 à 40 % des besoins électriques du pays, pour un montant annuel estimé entre 4 et 5 milliards de dollars, réglés en dollar américain : une manne cruciale pour un Iran en pénurie chronique de liquide en raison des sanctions américaines. Or, ces exportations ont été suspendues en décembre 2025 sous pression de Washington, privant Téhéran d’une source de revenus stratégique. D’autre part, les exportations non pétrolières iraniennes vers l’Irak, qui s’élevaient à 6,719 milliards de dollars sur les huit premiers mois de l’année iranienne précédente (mars–novembre 2025), contre près de 11,9 milliards l’année antérieure, illustrent un recul significatif, loin de l’objectif affiché de 20 milliards de dollars à long terme. Là encore, cette contraction résulte largement des restrictions et pressions américaines, révélant combien l’Irak est devenu pour l’Iran non seulement un espace d’influence politique, mais surtout un levier économique vital dont l’érosion fragilise directement la stabilité du régime.
La deuxième dépendance majeure de l’Iran vis-à-vis de l’Irak est d’ordre sécuritaire. De nombreux experts estiment que Téhéran, par le biais de son influence directe sur les institutions irakiennes, utilise le territoire irakien comme plateforme logistique et financière pour soutenir ses milices régionales, notamment le Hezbollah libanais. Cette emprise repose en grande partie sur le rôle central des unités de mobilisation populaire (Hachd al-Chaabi), une coalition regroupant plus de soixante milices armées pro-iraniennes, disposant d’un poids politique décisif au Parlement à travers le comité de coordination ; dont sont issus les principaux gouvernements successifs. Dans ce cadre, l’Iran bénéficie d’une véritable mainmise institutionnelle sur l’Irak, lui garantissant un levier d’influence hégémonique, à la fois politique et sécuritaire. Cette architecture offre à Téhéran un double avantage : une capacité de dissuasion indirecte face à ses adversaires et une profondeur stratégique essentielle à la protection du régime. Plus encore depuis la chute du régime syrien, l’Irak est devenu une zone tampon indispensable à l’ouest, faisant office de bouclier géopolitique et de dernière ligne de défense dans un contexte où l’appareil sécuritaire iranien se retrouve privé de plusieurs de ses anciens relais régionaux.
C’est dans ce contexte de fragilisation régionale que le Comité de coordination, regroupant les principales forces politiques pro-iraniennes, s’emploie à favoriser le retour au pouvoir de l’ancien Premier ministre Nouri al-Maliki, dont la candidature constitue pour Téhéran un enjeu stratégique majeur. Plus qu’un simple allié historique, Maliki incarne pour l’Iran un modèle de gouvernance compatible avec ses intérêts, fondé sur une intégration organique entre l’appareil d’État et les forces armées non étatiques, qu’il avait lui-même contribué à institutionnaliser lors de ses précédents mandats, notamment à travers la légalisation et la normalisation politique des Unités de mobilisation populaire. Son retour offrirait ainsi à Téhéran la garantie d’une continuité de son influence au cœur même des institutions irakiennes, tout en lui permettant de tenter de gérer ses rapports avec Washington dans une logique d’équilibre contrôlé, Maliki ayant démontré par le passé sa capacité à dialoguer avec les États-Unis sans remettre en cause les lignes rouges iraniennes. Cependant, le président américain Trump a menacé sur Truth Social de ne plus soutenir l’Irak en cas de retour de Maliki au pouvoir, considérant que “la dernière fois qu’il était au pouvoir, il a mené son pays à la pauvreté et au chaos”, ajoutant que “en raison de ses politiques et de ses idéologies complètement folles, les États-Unis n’aideront plus jamais l’Irak s’il revenait”. Une telle position viendrait non seulement saper les efforts iraniens visant à parvenir à une entente avec Washington à travers ce candidat au poste de Premier ministre, mais aussi compromettre sérieusement ses chances d’accéder au pouvoir, afin d’éviter toute provocation directe à l’égard de Trump.
Toutefois, malgré la désapprobation américaine, l’analyse du choix iranien en faveur de Maliki permet de mieux comprendre les dynamiques politiques et stratégiques qui ont conduit à une telle candidature. C’est là que s’ajoute un objectif interne déterminant : la recomposition du champ chiite irakien autour d’un centre décisionnel discipliné, susceptible de contenir les rivalités entre factions armées et de préserver une architecture de pouvoir favorable à Téhéran. En définitive, la promotion de Nouri al-Maliki ne relève pas d’un choix idéologique, mais d’un calcul pragmatique : celui d’un régime iranien cherchant à reconsolider son emprise sur l’Irak par les instruments de l’État plutôt que par l’exhibition militaire, dans une phase où ses marges de manœuvre régionales se réduisent dangereusement.
Dans un contexte d’effondrement progressif de son dispositif régional, l’Irak apparaît désormais comme le dernier pilier stratégique sur lequel repose encore l’influence iranienne, à la fois sur les plans politique, sécuritaire et économique. Mais cette position de repli ne saurait masquer la réalité d’un régime en perte de contrôle, fragilisé par ses propres choix et par l’érosion de ses relais traditionnels. Alors que tous les regards restent tournés vers l’éventualité d’une frappe américaine contre l’Iran, c’est l’ensemble de l’ordre régional qui se trouve suspendu aux décisions de Washington. Face à un pouvoir accusé d’alimenter l’instabilité chronique du Moyen-Orient, l’affaiblissement de l’influence iranienne apparaît moins comme une menace que comme une nécessité stratégique !




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