La récente visite du commandant en chef de l’armée libanaise, le général Rodolphe Haykal, aux États-Unis a suscité de nombreux commentaires sur l’avenir de l’institution militaire libanaise et sur le maintien du soutien de ses partenaires internationaux, en particulier celui de Washington. Le bilan de cette visite est pourtant relativement positif: le soutien américain à l’armée libanaise se poursuit, confirmant une confiance durable envers cette institution essentielle pour la stabilité du pays.
Cette visite a également confirmé que le conditionnement de l’aide militaire américaine, lié au désarmement du Hezbollah et à l’implication active du gouvernement libanais dans ce processus, est désormais appliqué avec une exigence accrue. Cette approche s’inscrit dans la continuité des positions américaines sur les développements au Moyen-Orient et au Liban, notamment dans le cadre du National Defense Authorization Act, adopté par le Congrès et signé par le président Donald Trump en décembre dernier, qui subordonne l’aide militaire au Liban à des progrès concrets dans ce domaine.
Graham et Haykal: entre fermeté américaine et contraintes libanaises
L’un des moments les plus médiatisés de la visite a été la déclaration du sénateur Lindsey Graham sur son compte X, peu après son entretien avec le général Haykal. Le sénateur américain a indiqué ne pas avoir donné suite à la réunion après avoir interrogé le commandant en chef sur la qualification du Hezbollah en tant qu’organisation terroriste.
La réponse négative du général Haykal, replacée dans le contexte libanais, a surpris certains observateurs, mais elle s’explique par la complexité du rôle de l’armée dans un système démocratique où celle-ci demeure strictement subordonnée à un gouvernement légitime.
Une majorité de Libanais, notamment au sein du camp des souverainistes, soutient la fermeté de Graham envers les proxies iraniens, tout en reconnaissant les contraintes politiques et institutionnelles de Haykal. Cette même majorité appelle toutefois le gouvernement à plus de fermeté, de clarté et de rapidité dans la gestion du désarmement.
L’engagement de Lindsey Graham est profondément enraciné dans son combat historique contre le Hezbollah et ses alliés. Le sénateur républicain milite depuis longtemps pour le démantèlement des réseaux iraniens dans la région, responsables des attentats meurtriers des années 1980 à Beyrouth, notamment les explosions de l’ambassade américaine en 1983 et en 1984, l’attaque contre le complexe militaire abritant les Marines, ainsi que l’assassinat de plusieurs ressortissants américains.
À ces accusations s’ajoutent celles visant le Hezbollah dans l’assassinat de l’ancien Premier ministre Rafic Hariri, dont la vingt-et-unième commémoration coïncide avec la journée de demain, ainsi que dans l’élimination de plusieurs personnalités politiques libanaises. Fervent défenseur de l’interventionnisme, critiqué par certains, il convient de rappeler que cette politique a notamment permis le retrait de l’armée syrienne du Liban en 2005.
Le Hezbollah est également considéré comme responsable des événements de mai 2007, de l’occupation armée de Beyrouth et de l’exercice d’un pouvoir coercitif durable sur les Libanais et leurs institutions politiques. Il s’est engagé militairement en Syrie pendant de nombreuses années pour soutenir le régime de Bachar al-Assad et déclencher, sans consulter l'État libanais, des guerres destructrices pour le Liban, afin de servir les intérêts de la République islamique d’Iran.
Ces faits renforcent l’image d’un acteur dominant et déstabilisateur au sein de l’État et consolident la détermination de responsables américains à exiger des mesures fermes et concrètes à son encontre.
De son côté, le général Haykal adopte une approche qui vise à préserver l’intégrité et la crédibilité de l’institution militaire, tout en s’attachant à appliquer le processus de désarmement, conformément aux décisions arrêtées par le gouvernement libanais et du mécanisme de supervision des modalités du cessez-le-feu.
Tunnel saisi et Hezbollah sous pression
La visite de Haykal à Riyad a également été un succès, renforçant les relations bilatérales et les soutiens à l’armée libanaise. Parallèlement, les forces armées libanaises ont saisi un important tunnel souterrain du Hezbollah et sécurisé des passages clandestins d’armes le long de la frontière est avec la Syrie et continuent à se déployer dans les régions du Liban-Sud en collaboration avec la Finul. Le CENTCOM américain a d’ailleurs salué la saisie du tunnel, félicitant l’armée libanaise pour son efficacité et son professionnalisme.
Sur le plan politique, les récentes déclarations de Naïm Kassem, secrétaire général du Hezbollah, adoptent un ton sensiblement plus conciliant à l’égard du président Joseph Aoun et du Premier ministre Nawaf Salam, traduisant un assouplissement progressif de la position du groupe après une période de tensions et de critiques à l’encontre du président.
Cette évolution contraste aussi fortement avec la réaction violente du Hezbollah en août 2013, lorsque de simples critiques formulées par le président Michel Sleiman, accompagnées d’un appel à l’ouverture d’un débat sur une stratégie de défense nationale, avaient été suivies d’attaques à la roquette contre le palais présidentiel de Baabda. Aujourd’hui, face à un processus concret de désarmement, le Hezbollah semble privilégier la manœuvre politique et le discours conciliant, illustrant un changement notable du rapport de force en faveur de l’État libanais.
Les conditions américaines et les défis à venir
Malgré ces avancées, les conditions posées par les États-Unis restent strictes et non négociables. Le gouvernement libanais doit s’engager activement pour faciliter la mission du général Haykal et concrétiser le processus de désarmement, notamment à l’approche de la conférence internationale de soutien à l’armée prévue à Paris en mars prochain. Cette implication doit se traduire par un agenda clair et des directives explicites pour le commandement militaire.
En outre, le gouvernement doit veiller à empêcher toute reconstitution de la puissance militaire du Hezbollah afin de garantir la stabilité et la souveraineté de l’État libanais sur le long terme.
Un équilibre fragile mais prometteur
La visite du général Haykal aux États-Unis illustre, à la fois, le soutien américain à l’armée libanaise et le durcissement des exigences liées au désarmement du Hezbollah. Bien que le chemin demeure semé d’obstacles, plusieurs facteurs pourraient constituer une base crédible pour renforcer la souveraineté et la sécurité du Liban: un engagement clair et rapide du gouvernement libanais, appelé à traduire sa pleine conscience des enjeux par un appui concret à la mission du leadership militaire, une pression internationale soutenue, ainsi qu’un soutien populaire significatif. Réunis, ces éléments pourront ouvrir la voie à un renforcement progressif de la stabilité du pays et à l’accès à sa pleine souveraineté.




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