L’ordre israélien d’évacuer l’ensemble du sud du Litani a ouvert, mercredi, une nouvelle phase de tension au Liban. La mesure soulève, en effet, une série d’interrogations: quelle est la superficie exacte de la zone concernée? Combien de villages et d’habitants sont impliqués? Les populations sont-elles réellement en mesure de partir? Où peuvent-elles se rendre? Quelles seraient les conséquences économiques et démographiques d’un déplacement massif et potentiellement prolongé?
Pour y répondre, Ici Beyrouth a interrogé l’ancien commandant du secteur sud du Litani, le général Khalil Gemayel.
Une zone de 1.100 km² et d’un demi-million d’habitants
Le sud du Litani comprend quatre cazas: un caza du gouvernorat du Sud, celui de Tyr, et trois cazas du gouvernorat de Nabatiyé, à savoir Bint Jbeil, Marjeyoun et Hasbaya. Selon les données du général Gemayel, leur superficie totale est d’environ 1.100 km2.
Cet espace territorial englobe 162 villages, en plus de grandes villes comme Bint Jbeil et Tyr. La zone ne se limite donc pas à des localités rurales isolées, mais comprend également des centres urbains structurants.
Sur le plan démographique, l’ancien chef du secteur sud du Litani précise que la population concernée représente environ 500.000 habitants, un chiffre établi à partir du nombre d’électeurs inscrits dans ces cazas.
Concernant la profondeur territoriale, il indique que l’extension minimale de cette zone est d’environ 5 km depuis la frontière (entre la ligne dite de Galilée, plus précisément Ibl Qameh-Wazzani) jusqu’au fleuve Khardali. Par ailleurs, l’extension maximale peut atteindre, toujours selon le général Gemayel, 30 km à l’intérieur du territoire libanais, notamment depuis des zones comme Naqoura jusqu’aux points où le fleuve Litani rejoint la mer. Cette variation de profondeur explique pourquoi certaines localités sont directement exposées aux frappes, alors que d’autres se situent en arrière de la première ligne.
Qui est concerné par l’évacuation ?
S’agissant des ordres d’évacuation, le général Gemayel distingue trois niveaux. Il explique que lorsque les autorités israéliennes ont demandé l’évacuation d’environ 30 villages situés en première ligne, ces localités ont été totalement vidées. Selon lui, dans cette interprétation militaire, tout individu qui reste dans ces villages est considéré par les Israéliens comme un combattant du Hezbollah.
Il précise ensuite qu’il existe une deuxième catégorie de villages — environ 60 localités situées plus en profondeur, à deux ou trois kilomètres à l’intérieur du territoire — où près de 50% des habitants ont commencé à partir, se dirigeant vers plusieurs destinations.
Si certains ont rejoint d’autres zones au sud du Litani, d’autres se sont rendus au nord du fleuve cherchant à rester aussi proches que possible de leurs villages d’origine.
Par ailleurs, une troisième partie de ces mêmes déplacés a trouvé refuge dans des villages mixtes, notamment dans la zone de Hasbaya que le général Gemayel décrit comme une région comprenant des localités à composition communautaire diversifiée. Mercredi, ces villages accueillaient entre 15.000 et 18.000 personnes, soit la moitié des habitants ayant quitté les localités de deuxième ligne.
Concernant les habitants des villages de troisième ligne (jusqu’à la profondeur du Litani), environ 10 % seulement ont abandonné leurs localités.
À la question de savoir si les 50 % restants de la deuxième zone et les 90 % de la troisième zone vont être contraints de partir, le général Gemayel explique que les Israéliens ne disposent pas d’un mécanisme physique permettant de forcer immédiatement l’ensemble de la population à quitter ses villages. Selon lui, les départs dépendent principalement de l’intensité des frappes et de la perception du danger par les habitants. Il souligne que le choix est souvent binaire et douloureux: rester, s’est s’exposer aux bombardements, partir, signifie abandonner sa maison et ses terres sans avoir nulle part où se rendre.
Sur la pression exercée au nord du Litani, le général Gemayel avance des chiffres importants. Il rappelle que cette partie du territoire est composée de trois cazas: deux relevant du gouvernorat du Sud (Saïda-Zahrani et Jezzine) et un caza appartenant au gouvernorat de Nabatiyé, celui de Nabatiyé.
La superficie totale de ces trois districts est d’environ 825 kilomètres carrés, avec un nombre d’habitants proche de celui du sud du Litani composé de ses quatre cazas. Selon lui, ces espaces ne peuvent absorber sans difficulté un afflux massif de déplacés, ce qui crée une forte pression sur les infrastructures publiques et sur l’État.
Conséquences économiques, infrastructurelles et démographiques
Le général Gemayel insiste sur le fait que la situation dépasse largement la dimension militaire. Il affirme qu’un déplacement massif entraînerait davantage de difficultés pour l’État libanais, en raison de la mobilisation nécessaire des centres d’hébergement, des services publics et des municipalités.
Il met en garde contre les conséquences économiques liées à l’abandon temporaire des villages du sud du Litani. L’agriculture, les petites entreprises locales et les activités commerciales seraient immédiatement interrompues. Les infrastructures — routes, réseaux électriques, réseaux d’eau — risquent d’être endommagées ou laissées sans entretien durant la période d’évacuation.
Il évoque explicitement la possibilité d’un impact démographique durable si le déplacement venait à s’inscrire dans la durée. Il parle d’un phénomène assimilable à un «transfert» lorsque les habitants ne peuvent pas revenir rapidement dans leurs villages. Cette référence traduit l’inquiétude d’une transformation structurelle de la répartition de la population dans la région.
Selon son analyse, la question n’est donc pas uniquement militaire. Elle touche à l’équilibre territorial du sud du Liban, à la capacité d’accueil du nord du Litani et aux ressources financières nécessaires pour absorber une crise d’une telle ampleur.
L’évolution de la situation dans les prochains jours déterminera si cette évacuation restera une mesure temporaire liée à l’intensité des combats ou si elle marquera le début d’une reconfiguration plus profonde du paysage humain et économique du sud du pays.




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