En moins d’un an, l’arsenal balistique de l’Iran se serait renforcé d’environ 700 missiles supplémentaires. Si ce chiffre, avancé par plusieurs sources sécuritaires, reste impossible à vérifier de manière indépendante, il témoigne néanmoins d’une accélération notable de l’effort militaire de la République islamique et ravive les inquiétudes quant à l’équilibre stratégique régional.
Cette montée en puissance demeure toutefois entourée d’une épaisse opacité. «Personne n’en sait rien», tranche d’emblée le criminologue et spécialiste des questions de sécurité Alain Bauer. Il n’en demeure pas moins que, selon le responsable du Pôle Sécurité Défense Renseignement et professeur titulaire de la Chaire de Criminologie au Conservatoire National des Arts et Métiers, «les livraisons de combustible spécifique à certains types d’armements indiquent une forte reprise de l’activité de production».
Autrement dit, au-delà des estimations brutes, ce sont les flux industriels, les chaînes d’approvisionnement et les indices logistiques qui suggèrent une intensification soutenue de la fabrication de missiles.
Cette dynamique intervient, rappelons-le, après une phase de pertes importantes pour l’arsenal iranien. Lors de la confrontation directe avec Israël, en juin 2025, plusieurs évaluations occidentales ont fait état de quelque 800 à 1.000 missiles balistiques iraniens qui auraient été détruits au sol ou interceptés avant lancement lors de frappes ciblant dépôts, convois et rampes de tir. Les frappes ont également visé l’infrastructure de lancement. Près de 65% des lanceurs balistiques iraniens auraient ainsi été neutralisés et plus de 120 rampes détruites, réduisant drastiquement la capacité de tir immédiate de la République islamique.
Au total, selon différentes estimations, l’Iran disposait, avant cette séquence, d’environ 2.000 à 3.000 missiles balistiques. Après les frappes et les salves tirées pendant le conflit - plus de 600 missiles lancés - son stock aurait été ramené à 1.000 à 1.500 unités opérationnelles, soit moins de la moitié de ses capacités initiales. C’est dans ce contexte d’attrition et de reconstruction accélérée que s’inscrivent aujourd’hui les estimations évoquant la fabrication de plusieurs centaines de nouveaux missiles.
Dans ce contexte, Ici Beyrouth revient sur l’ampleur réelle de cet arsenal balistique iranien, sa composition, les différentes catégories de missiles dont dispose la République islamique, leur portée, ainsi que la capacité de frappe dont elle dispose actuellement face à ses adversaires régionaux.
Un arsenal balistique au cœur de la stratégie iranienne
Depuis deux décennies, la puissance militaire iranienne repose largement sur son programme de missiles balistiques. Faute d’une aviation moderne comparable à celle de ses rivaux régionaux, Téhéran a investi massivement dans ces vecteurs capables de frapper à distance, avec ou sans charge conventionnelle. Ainsi, l’arsenal iranien se compose-t-il aujourd’hui de plusieurs familles de missiles, classées selon leur portée.
Les missiles à courte portée
Les missiles à courte portée constituent la première catégorie de l’arsenal balistique iranien et en forment le socle quantitatif. D’une portée généralement inférieure à 1.000 kilomètres, ces vecteurs sont conçus pour des frappes rapides dans l’environnement régional immédiat. Parmi les principaux modèles figure le Fateh-110, missile à carburant solide reconnu pour sa mobilité et sa précision, capable d’atteindre environ 300 kilomètres. Le Zolfaghar, version améliorée, peut quant à lui frapper des cibles situées jusqu’à 700 kilomètres, tandis que le Qiam-1, dérivé de technologies nord-coréennes, a notamment été utilisé lors des frappes menées par l’Iran contre des bases américaines en Irak, en 2020. L’ensemble de ces missiles est destiné à des opérations régionales ciblées, visant des installations militaires proches, des infrastructures stratégiques ou des positions adverses dans le Golfe.
Les missiles à moyenne portée
La deuxième catégorie, considérée comme la plus stratégique, regroupe les missiles balistiques de moyenne portée, capables d’atteindre entre 1.000 et 3.000 kilomètres. Ces vecteurs constituent l’ossature de la capacité de dissuasion régionale de l’Iran, lui permettant de couvrir l’ensemble du Moyen-Orient. Parmi les principaux modèles figure le Shahab-3, l’un des piliers historiques du programme balistique iranien, doté d’une portée d’environ 1.300 kilomètres. L’Emad en représente une évolution modernisée, intégrant un système de guidage amélioré destiné à accroître la précision des frappes. Le Sejjil, missile à carburant solide plus rapide à déployer, peut pour sa part atteindre près de 2.000 kilomètres. Ensemble, ces missiles offrent à Téhéran la capacité de viser des cibles situées sur le territoire d’Israël ou des bases américaines déployées dans l’ensemble de la région, renforçant ainsi sa posture de dissuasion face à ses adversaires.
Les missiles lourds et à longue portée
Au sommet de cette architecture balistique figure une catégorie plus lourde et plus récente: celle des missiles de grande portée dotés d’une forte capacité d’emport.
Le Khorramshahr-4, dévoilé récemment, en constitue l’exemple le plus emblématique. Avec une portée estimée à environ 2.000 kilomètres, ce missile peut transporter une charge utile particulièrement importante, théoriquement suffisante pour accueillir plusieurs ogives conventionnelles.
Selon plusieurs analyses occidentales, il s’inspire d’un prototype nord-coréen profondément remanié et modernisé. «Comme tout outil plus puissant et doté d’une portée accrue, il modifie l’équilibre militaire», souligne Alain Bauer. «Sa conception s’inspire d’un modèle nord-coréen mais avec des améliorations significatives», précise-t-il.
La question centrale demeure, par ailleurs, celle du volume réel de missiles produits. Les estimations évoquant 700 unités supplémentaires en moins d’un an restent invérifiables publiquement. Mais plusieurs indices suggèrent une accélération industrielle: flux accrus de carburants spécifiques, multiplication des tests, et activité intense sur certains sites militaires.
Pour Alain Bauer, l’approche iranienne suit une double logique, alliant quantité et précision, à l’image du modèle chinois: masse et technologie. Téhéran cherche ainsi à augmenter à la fois le nombre de missiles disponibles et leur exactitude, afin de maintenir une capacité de frappe crédible face aux systèmes antimissiles adverses.
Capacité de frappe et crédibilité stratégique
Quelle est aujourd’hui la capacité réelle de l’Iran à frapper ses adversaires? Là encore, les certitudes sont rares. «Cette capacité est, toutefois, et selon Alain Bauer, suffisamment crédible pour avoir obtenu des États-Unis un considérable renforcement des moyens défensifs».
Les bases américaines dans le Golfe, en Irak ou en Syrie, tout comme Israël, se trouvent dans le rayon d’action d’une grande partie des missiles iraniens. La question n’est donc pas tant la portée que la précision et la capacité de pénétration face aux systèmes d’interception.
Il faut dire qu’au-delà des missiles eux-mêmes, la doctrine iranienne repose sur une stratégie de saturation. L’idée: submerger les systèmes antimissiles adverses par des salves combinant missiles balistiques et drones à bas coût. «Cela se produit effectivement grâce aux drones Shahed», confirme Alain Bauer. Face à eux, les systèmes de défense israéliens - Arrow, la fronde de David ou le Dôme de fer - restent performants «à 90 % d’après les analyses de la guerre des douze jours», comme l’estime le spécialiste, évoquant des taux d’interception élevés mais jamais absolus.
Reste une inconnue majeure: la part réellement opérationnelle de l’arsenal iranien. Combien de missiles sont immédiatement prêts à l’emploi? Combien nécessitent maintenance ou assemblage? «On ne le saura qu’après, s’il y a conflit», admet l’expert en criminologie.
Dans l’ombre des bases souterraines et des convois nocturnes, l’arsenal balistique iranien continue donc de croître, entre démonstration de puissance et stratégie de dissuasion. Les chiffres circulent, les certitudes beaucoup moins. Une chose reste cependant acquise: au Moyen-Orient, la course aux missiles est entrée dans une phase d’accélération silencieuse, dont les conséquences pourraient redessiner les équilibres militaires régionaux.




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