Andrea el-Hayek dans l’instant olympique, le Liban en apnée
Andrea el-Hayek à Bormio, derrière les anneaux olympiques, aux côtés de son père Elie. ©©elie.hayek.1291

À partir de 11h30 (heure de Beyrouth), le Liban sera suspendu à ses écrans. Bib 91, portillon fermé, regard fixe : en quelques secondes, un adolescent de 17 ans fera passer un drapeau dans une arène où chaque centième a le goût d’un verdict.

Pour poser le décor : Andrea el-Hayek dispute aujourd’hui le slalom olympique à Bormio, sur la redoutable piste du Stelvio Ski Centre. Le slalom, en ski alpin, est la discipline technique par excellence : une succession de portes serrées, un tempo infernal, deux manches… et aucune marge de manœuvre. La première manche sert à rester dans le match, la seconde à confirmer. À ce niveau, un appui un peu tard, une carre qui décroche, une lecture approximative — et la course bascule.

Bib 91 signifie aussi une contrainte : un départ tardif, sur une piste déjà travaillée, marquée, creusée par les passages précédents. Il faudra absorber les traces, garder les skis vivants sous les pieds, rester juste dans la cadence et propre dans la ligne. Le slalom ne récompense pas le spectaculaire : il récompense le précis.

Bormio, le slalom et la loi des centièmes

En slalom, tout se joue sur la lecture et le timing. Les portes n’attendent personne : il faut déclencher au bon endroit, relancer sans se redresser, enchaîner sans perdre la ligne. La pente ne se “descend” pas : elle se découpe, virage après virage, comme un métronome. Et lorsque la piste se durcit ou se dégrade, la moindre erreur se paye encore plus cher.

À 11h30, Andrea el-Hayek n’aura pas droit à une course “facile”. Le bib 91 impose une neige déjà abîmée, des ruts, un rythme qui exige d’être solide dans les jambes et lucide dans la tête. Ce genre de contexte ne pardonne pas l’imprécision. Il impose une règle simple : rester dans le plan.

Une trajectoire construite tôt, loin et sans pause

À 17 ans, Andrea el-Hayek n’est pas sur le point d’entrer dans l’histoire. C’est déjà fait.

Il a chaussé ses premiers skis à deux ans, comme le raconte le jeune skieur lui-même sur son compte Instagram. Très tôt, la vitesse s’est imposée comme une évidence, et le ski comme une discipline de caractère : tomber, se relever, recommencer. Il le résume avec une maturité désarmante : la force ne vient pas de l’absence de chute, mais de la capacité à continuer malgré elle, ajoute-t-il.

Son parcours s’est écrit dans l’ombre. Des entraînements tôt le matin, une organisation serrée avec l’école, des hivers construits autour de la compétition et de la progression. Et surtout, une réalité qui raconte le haut niveau : pas de vraie pause. Quand l’Europe range les skis, certains partent au soleil. Lui part sur les glaciers — en Argentine et au Chili — pour continuer à travailler, garder le rythme et ne jamais casser la dynamique, insiste-t-il.

Il y a aussi une histoire de famille, centrale dans sa construction : son frère aîné Alex, premier rival, premier repère, explique-t-il encore. Une émulation permanente, une compétition fraternelle qui forge un mental : toujours vouloir faire mieux, toujours vouloir passer plus vite, toujours vouloir aller plus loin.

Le drapeau, l’écart et la portée d’un départ

Le Liban n’est pas une puissance du ski alpin. Ses stations restent modestes face aux géants européens, ses moyens limités, son vivier étroit. Structurellement, le pays ne produit pas des armées de techniciens et de coureurs capables de rivaliser, année après année, avec l’Autriche, la Suisse ou la France.

Mais les Jeux ne se résument pas à une médaille.

Ils racontent aussi la capacité d’un pays à exister, même brièvement, dans l’arène mondiale. À 11h30, bib 91, Andrea el-Hayek portera un drapeau peu familier des podiums alpins. Qu’importe : à 17 ans, il a déjà gagné son pari. Celui d’emmener le Liban jusqu’au portillon olympique — et de conquérir des cœurs bien avant la première porte.

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