Le pouvoir face au fantasme de la femme dangereuse
Violence patriarcale : l’angoisse du pouvoir face au féminin. ©Shutterstock

À la lumière de la psychanalyse, cet article explore la violence patriarcale comme mécanisme défensif face à l’angoisse. Du clivage kleinien au faux self winnicottien, il montre comment le corps féminin devient l’écran politique d’une peur du désir et de la faille.

La logique de la théorie kleinienne nous apprend que, lorsqu’un groupe ou un régime se sent menacé, il peut recourir à des mécanismes archaïques de défense, tels que le clivage, la projection, la désignation d’un mauvais objet sur lequel décharger l’angoisse. Le féminin devient alors un écran où se projettent des peurs collectives, celles de la contagion, de la perte de contrôle, la peur de l’effondrement de la frontière entre privé et public ou d’un désir qui veut s’émanciper des codes.

On comprend mieux, alors, la rhétorique qui accompagne souvent la violence. Le pouvoir ne dit pas «nous punissons parce que nous avons peur», même si c’est bien le cas. Il dit «nous punissons pour protéger». Protéger la morale, la famille, l’ordre, la religion. Cette rhétorique est typique d’un déplacement. Elle transforme l’agresseur en gardien, la victime en menace. Elle permet d’exercer la violence tout en se posant comme légitime, voire vertueuse.

Cette inversion est centrale. Elle montre que la perception dévalorisante de la femme sert une fonction à la fois psychique et politique. Elle permet de maintenir l’idée que la domination est une nécessité, de faire du féminin un ennemi intérieur, et donc de justifier l’exception permanente. Or un régime qui vit dans l’exception se nourrit de l’ennemi. Il lui faut sans cesse un objet à désigner, afin que la violence ne soit pas perçue comme un abus, mais comme la justification d’une mission.

Il faut aussi souligner une dimension supplémentaire de certaines relations de pouvoir autocratique. Le féminin n’y est pas seulement dévalorisé. Il est souvent chargé d’une puissance fantasmatique. Ce que l’on rabaisse, c’est aussi ce que l’on craint. Et ce que l’on craint, c’est souvent ce que l’on désire sans pouvoir l’assumer. La violence peut ainsi fonctionner comme une tentative de neutraliser un désir sexuel, de le convertir en contrôle individuel. C’est tenter de maîtriser le trouble que suscite la chair féminine. Or, le désir ne se domestique pas par décret. Il se symbolise ou il revient sous forme de symptôme, d’obsession, de violence haineuse. Lorsque l’ordre patriarcal est incapable de symboliser, il compense par l’interdit, la contrainte ou le châtiment.

Dès lors, la répression ne se réduit pas à des subjectivités isolées. De nombreux dispositifs policiers ou paramilitaires produisent une fraternité armée qui se renforce par l’exercice de la force. La violence y devient un langage interne. Elle sert à prouver sa loyauté, à se confirmer dans une identité d’appartenance. Dans ce cadre, la femme contestataire devient un objet idéal pour la démonstration. Elle cristallise la transgression et la différence. Elle permet au groupe de se vivre comme gardien d’un ordre moral supposé menacé. Elle autorise une brutalité, elle permet aussi un viol qui n’est pas un accident, mais un outil. L’humiliation sexualisée vise à réduire la femme à son corps, à lui retirer sa parole, à l’enfermer dans la honte, c’est-à-dire à rétablir la logique patriarcale par une attaque somato-psychique.

L’œuvre de Winnicott nous apprend que là où le sujet cherche à être vrai, à se tenir dans une existence authentique, l’environnement persécuteur cherche à lui imposer un faux self, une manière de se présenter qui assure la survie, mais détruit le sentiment d’exister. Beaucoup de violences politiques cherchent ce résultat. Elles ne poursuivent pas seulement l’arrêt d’un mouvement, mais servent à fabriquer une population qui n’ose plus se montrer telle qu’elle est. Dans un régime patriarcal, cette fabrication passe d’abord par les femmes, parce que leur apparence est déjà un enjeu central de la domination.

Lacan dirait que le pouvoir patriarcal cherche à se faire passer pour une loi entière, alors qu’aucune loi ne l’est. Toute loi est trouée. Toute loi laisse passer un raté. La femme visible, dans l’espace public, rappelle cette faille. Elle rappelle que l’autorité n’est pas totale et qu’il existe un sujet qui ne s’aligne pas. Le pouvoir répond en cherchant à recouvrir la faille par une démonstration de force. Ici se situe un point crucial. Certains actes politiques ont une dimension de langage inconscient. Ils parlent à la foule. Ils parlent aux familles. Ils parlent aux femmes elles-mêmes. Ils disent «votre corps nous appartient, votre présence est conditionnelle, votre liberté est un affront, votre autonomie est une faute». Car la violence n’est pas seulement instrumentale. Elle exprime souvent une angoisse, une haine, une jouissance sadique, un besoin de restaurer une scène de domination.

Il est important de comprendre pourquoi tant de violences visent le visage, la tête, la dignité corporelle. Le visage est le lieu de la reconnaissance. Il est ce par quoi un sujet apparaît comme tel. Le frapper, le marquer, le défigurer, c’est tenter de transformer la personne en avertissement. C’est faire du corps un panneau, car la peur la plus efficace n’est pas toujours celle qui tue. C’est celle qui laisse vivre avec une trace. Une trace qui se voit, qui se raconte, qui circule dans les familles. Le pouvoir peut ainsi viser la durée, plutôt que l’instant. Il fabrique une mémoire forcée apeurée.

Mais il y a aussi, dans la violence contre le visage féminin, une dimension de profanation. Le visage féminin est souvent chargé, dans l’imaginaire patriarcal, d’une valeur ambivalente, à la fois idéalisation et suspicion. L’attaquer, c’est attaquer ce qui, chez la femme, échappe à la place dévolue. C’est attaquer son droit d’apparaître sans médiation. C’est tenter de la faire revenir à une position de retrait et de soumission. Le pouvoir voudrait que la femme disparaisse comme sujet public, qu’elle redevienne ce qui se cache, ce qui obéit, ce qui ne réagit pas. La violence devient alors une pédagogie noire. Elle enseigne la peur, la honte et impose le silence et l’isolation.

La honte est une arme patriarcale majeure. Elle n’interdit pas seulement un acte. Elle attaque le sentiment même d’avoir le droit d’exister. Elle installe une police intérieure. Elle fait que le sujet se surveille lui-même, parfois plus durement que ne le ferait un agent. Beaucoup de violences contre les femmes ont cette structure. Elles ne s’arrêtent pas à la douleur physique, mais cherchent à souiller l’image de soi, à faire que la femme se sente coupable d’être apparue. Elles cherchent à retourner l’agression contre la victime, afin que la victime se retire d’elle-même.

La honte est liée au regard de l’Autre, au sentiment d’être exposé et jugé. Dans un régime autoritaire, l’Autre n’est pas seulement une figure symbolique. Il devient une institution, un uniforme, un tribunal, une foule parfois. La femme qui se soulève met en jeu cette scène du regard. Elle se montre là où l’on voudrait qu’elle se cache. Elle proclame son désir de ne plus accepter la honte comme destin, de reprendre possession de la scène sociale Le pouvoir répond en produisant une honte imposée, par l’insulte, par la violence, par l’atteinte oculaire, par la menace sur la réputation, par la pression sur la famille. Il s’agit de rétablir le contrôle en ramenant la femme à l’idée qu’elle «n’a pas le droit».

En définitive, si le regard et le corps féminins sont ciblés, c’est parce que les femmes sont le point où l’ordre patriarcal se révèle pour ce qu’il est, une construction défensive, fragile, hantée par ce qu’elle exclut. La violence genrée n’est pas seulement une oppression. Elle est aussi un aveu, celui que le pouvoir ne tient que tant que le féminin accepte de porter la loi enjointe. Lorsqu’il cesse de le faire, l’autorité se dévoile dans sa vulnérable nudité, et répond par la coercition.

 

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