La 40ᵉ division syrienne se déploie à la frontière libanaise: agira-t-elle contre le Hezbollah ?
©Bakr ALkasem / AFP

La 40ᵉ division de l’armée syrienne s’est mobilisée, vendredi matin, en direction de la frontière libanaise, se déployant dans la région de Jdeidet Yabous, à proximité immédiate du poste-frontière de Masnaa. Ce mouvement militaire, observé dans un contexte de fortes tensions régionales et d’intensification des frappes sur le Liban, relance les interrogations sur une possible évolution du positionnement de Damas face au Hezbollah le long de la frontière syro-libanaise.

Ce qui alimente les questionnements, c’est que cette division n’était pas initialement positionnée dans ce secteur frontalier. Elle a été déployée, dans la matinée, pour une mission encore non explicitée officiellement. Quelle est la nature exacte de cette mission? Et, quelles sont, à ce stade, les forces syriennes déjà déployées sur place?

Le mouvement de la 40ᵉ division

Le développement le plus récent concerne donc la 40ᵉ division, dont le déplacement depuis Daraa vers Jdeidet Yabous a été observé vendredi matin. Initialement non positionnée à la frontière, cette unité dispose d’éléments d’infanterie et de moyens blindés, lui permettant d’intervenir rapidement en cas de tension ou de nécessité opérationnelle.

Interrogé par Ici Beyrouth, l’ancien commandant du secteur sud du Litani, le général Khalil Gemayel considère que ce mouvement peut répondre à plusieurs hypothèses. La première serait une réaction directe aux dynamiques sécuritaires observées dans la zone frontalière, avec un redéploiement destiné à renforcer la présence militaire syrienne face à l’évolution du contexte régional.

La deuxième hypothèse serait une mesure préventive visant à anticiper d’éventuelles tensions ou altercations dans les villages frontaliers, notamment si des éléments du Hezbollah se trouvent dans ces secteurs sans que l’armée libanaise en ait nécessairement connaissance.

Enfin, la troisième hypothèse s’inscrit dans le scénario récemment évoqué par Israël, selon lequel le Hezbollah pourrait tenter de mener des opérations depuis le territoire syrien. Dans une telle configuration, la Syrie pourrait intervenir via la 40ᵉ division afin de contrôler les zones syriennes concernées, d'effectuer des opérations de fouille et de neutraliser d’éventuelles positions du Hezbollah si elles étaient identifiées.

Dès lors, les questions suivantes s’imposent: existe-t-il encore des positions du Hezbollah en Syrie, lorsque l’on sait que les autorités syriennes contrôlent désormais largement la zone ? À partir de quel espace le Hezbollah pourrait-il lancer des attaques ?

Hezbollah: positionnement et possibles actions militaires

Selon le général Gemayel, il est probable que certaines infrastructures du mouvement existent encore, de manière dissimulée, dans ces régions montagneuses difficiles d’accès.

Toutefois, leur démantèlement constitue un processus progressif. Les plans militaires visant à reprendre le contrôle total de ces espaces avancent par étapes, et toutes les phases n’ont pas encore été engagées. Concernant l’armée libanaise, le général rappelle que la Békaa correspond à la quatrième phase du plan, alors que l’institution militaire se trouve actuellement à la phase deux.

À supposer que le Hezbollah décidait de mener des opérations comme le suggèrent les Israéliens, celles-ci pourraient, d’un point de vue strictement militaire, se faire depuis des zones frontalières litigieuses entre le Liban et la Syrie, comme le souligne le général Gemayel. Ces zones concernent notamment les cazas de Baalbeck (21 points identifiés), de Zahlé (4 points) ou de Rachaya (4 points), la nature de l’armement utilisé dépendant étroitement de la profondeur stratégique de la cible.

Depuis Baalbeck, la milice pro-iranienne aurait besoin de missiles de longue portée, tels que les Fadi 1 ou Fadi 2, car ces systèmes permettent d’atteindre des objectifs éloignés. Toutefois, leur déploiement serait immédiatement visible, ce qui compliquerait la tâche pour eux.

Depuis Rachaya, les capacités pourraient reposer sur des missiles comme le Fadi 2 (portée d’environ 300 km) ou les Fajr 3 et Fajr 5, dont la portée peut atteindre environ 75 km. Un lancement depuis cette zone serait techniquement possible, mais l’origine du tir serait identifiable, ce qui rendrait toute manœuvre rapidement détectable par les Israéliens, la région étant placée sous haute surveillance.

Depuis Zahlé, les tirs pourraient être effectués à l’aide de missiles de type Fadi 2. Toutefois, comme dans les autres secteurs, tout déploiement ou lancement serait rapidement repérable en raison de la surveillance étroite exercée dans cette zone.

Les Israéliens ne sont cependant pas les seuls à contrôler la zone, les forces syriennes y contribuant largement. Qu’en est-il ?

Une présence militaire structurée le long de la frontière

Le général Gemayel souligne que la frontière syro-libanaise est déjà largement encadrée par des unités militaires syriennes déployées depuis plusieurs mois. Chaque division compte entre 10.000 et 12.000 soldats.

Ces forces ne sont pas uniquement stationnées sur la ligne de séparation, mais réparties entre la frontière et une profondeur pouvant atteindre une vingtaine de kilomètres à l’intérieur du territoire syrien.

Selon ses explications, quatre divisions sont concernées par ce dispositif.

La 54e division est déployée dans la région du Akkar, la 52e dans les secteurs du Qaa et de Ras Baalbeck, la 44e couvre la zone allant jusqu’à Masnaa, et la 70e est positionnée entre Masnaa et Rachaya.

Jusqu’à récemment, ces unités étaient maintenues en position de réserve, dans une configuration comparable à celle d’une armée en état de vigilance mais sans engagement actif. «Elles étaient retenues et prêtes à intervenir, mais sans mouvement significatif», explique le général.

Un espace stratégique

Située côté syrien de la frontière, Jdeidet Yabous fait face au poste-frontière de Masnaa, principal point de passage terrestre entre le Liban et la Syrie. Cette zone constitue l’un des axes stratégiques reliant Damas à la Békaa libanaise.

Au-delà du poste-frontière, les reliefs du Qalamoun et les régions du jurd qui s’étendent entre les deux pays forment un espace montagneux difficile à contrôler. Pendant des années, ces secteurs ont servi de zones de transit et d’implantation pour différents acteurs armés, notamment pour des activités logistiques liées au Hezbollah.

Le contrôle effectif de cet espace représente donc un enjeu militaire majeur pour la Syrie, mais aussi un facteur déterminant dans l’équilibre sécuritaire à la frontière libanaise.

Une intervention syrienne directe au Liban reste improbable

Malgré ces mouvements militaires et ces repositionnements stratégiques, le général Gemayel estime qu’une intervention directe de l’armée syrienne sur le territoire libanais demeure hautement improbable.

Il rappelle qu’une telle entrée serait considérée comme celle d’une armée étrangère sur un territoire souverain, situation que l’armée libanaise ne pourrait accepter. «Si les forces syriennes entraient au Liban, cela poserait un problème majeur de souveraineté et entraînerait une confrontation militaire directe», souligne-t-il.

Pour l’heure, les assurances politiques transmises par Damas maintiennent officiellement une ligne de retenue. On rappelle, à cet égard, que, sur le plan politique, le président Nawaf Salam a été informé, jeudi, par le chargé d’affaires syrien au Liban, Iyad al-Hazzaz, que les concentrations militaires syriennes déployées à la frontière avec le Liban sont comparables, dans leur nature et leur ampleur, à celles présentes à la frontière avec l’Irak, et que leur positionnement s’inscrit dans une logique défensive dans un contexte de tensions régionales accrues. Selon cette position officielle, le renforcement des effectifs et le redéploiement d’unités ne traduisent donc aucune intention offensive.

Une assertion qui contredit pourtant le déploiement de la 40ᵉ division dont il a été question plus haut et qui ravive inévitablement le souvenir de précédentes interventions syriennes au Liban. Dès 1976, dans le contexte des guerres du Liban, l’armée syrienne est entrée sur le territoire libanais dans le cadre de ce qui était présenté comme une «force de dissuasion arabe», avant que sa présence ne s’inscrive dans la durée et ne transforme progressivement l’équilibre politique et sécuritaire du pays.

Par la suite, malgré le changement d’équation régionale et l’invasion israélienne de 1982, les troupes syriennes ont maintenu un déploiement massif au Liban, conservant un contrôle direct sur plusieurs axes stratégiques et régions jusqu’au retrait officiel en 2005, sous la pression politique interne et internationale.

Cette mémoire historique continue d’influencer la perception de tout mouvement militaire syrien à proximité du territoire libanais. Même si le cadre actuel est radicalement différent – avec un positionnement officiellement défensif et centré sur le contrôle des frontières – , chaque redéploiement est inévitablement interprété à travers le prisme de ces précédentes interventions.

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