Voici un article proposé par le professeur Maroun Khater, chercheur en économie et en finances,
Une guerre stimulée par le crétinisme commence au moment où le Liban essaie de sortir d’une période extrêmement difficile et commence timidement à respirer. L’élection du président et la formation du gouvernement avaient recréé un minimum de visibilité politique. Cela avait commencé à produire un effet psychologique positif sur l’économie à travers un retour prudent de la confiance, une saison touristique prometteuse et un minimum d’optimisme quant à la possibilité de relancer les réformes. Dans ce contexte, la nouvelle guerre représente évidemment un choc économique dont le coût ne se limite pas aux destructions matérielles. L’économie est fragile et l’impact se transmet très vite à travers la confiance et touchera les deux piliers essentiels de l’économie libanaise: le tourisme et les transferts des Libanais de l’étranger.
Au-delà de ces effets conjoncturels, il y a une réalité plus profonde! Le Liban paie aujourd’hui un prix qui est toujours le même : celui de l’absence du monopole de la légitimité armée par l’État.
Dans toutes les économies stables, c’est l’État qui détient le monopole de la décision de guerre et de paix. Cette clarté institutionnelle crée la prévisibilité nécessaire à l’investissement, à l’activité économique et à la planification à long terme. Lorsque cette fonction est fragmentée, le pays reste exposé en permanence au risque d’escalade qui agit comme une taxe invisible sur l’économie à travers le découragement des capitaux, le raccourcissement de l’horizon des décisions économiques et la fragilisation des tentatives de redressement. En réalité, le Liban ne paie pas seulement le coût d’une guerre. Il paie, une fois de plus, le prix économique d’une souveraineté sécuritaire incomplète.
Notre pays n’a aujourd’hui pratiquement aucune capacité interne pour financer la reconstruction. Les finances publiques sont exsangues, le système bancaire n’est toujours pas réhabilité et l’État ne dispose de marges budgétaires que sur papier. La reconstruction dépendra largement du soutien des partenaires arabes, des institutions internationales et de la communauté internationale. Mais ce soutien est conditionné par des réformes économiques crédibles, une stabilité politique réelle et une souveraineté sécuritaire claire. Les partenaires internationaux sont certainement réticents à financer des cycles répétés de destruction et de reconstruction dans un environnement incertain.
En réalité, le Liban suit une trajectoire économiquement suicidaire portée par une approche et par des croyances qui, elles aussi, relèvent d’une logique suicidaire. La véritable reconstruction du Liban ne dépendra donc pas seulement des milliards qui pourraient être mobilisés. Elle sera surtout fonction de la capacité du pays à garantir stabilité politique, souveraineté sécuritaire et visibilité institutionnelle.
La réalité est que le Liban est incapable de supporter un nouveau conflit prolongé. Un pays qui sort à peine d’une crise profonde et qui se retrouve exposé à des cycles répétés de confrontation s’affaiblit non seulement financièrement, mais aussi sur le plan institutionnel et humain. C’est pour cela qu’il s’avère important de savoir combien de temps un pays peut fonctionner lorsque l’incertitude sécuritaire devient une constante structurelle de son économie. Il est évident qu’aucune économie ne peut se reconstruire durablement sans stabilité politique, sécurité institutionnelle et monopole clair de la décision de guerre et de paix par l’État.
Sans monopole de la force légitime, il n’y a ni souveraineté réelle, ni stabilité durable, ni économie viable. C’est le fondement même de l’existence d’un État moderne ! Quand plusieurs centres de décision militaire existent à l’intérieur d’un même pays, l’État devient spectateur de décisions qui engagent l’avenir de tout le pays et dont les conséquences sont supportées par l’ensemble de la société. Confier pleinement la décision de guerre à l’État est le cœur d’une urgence nationale qui ne supporte plus le délai.
Depuis le début du mandat présidentiel, l’approche adoptée consistait à éviter la confrontation dans l’espoir que la gestion prudente et le dialogue puissent progressivement rétablir l’équilibre institutionnel ; cette approche est cependant restée sans effet. C’est pourquoi la phase actuelle exige probablement une évolution de l’approche. Pas nécessairement vers la confrontation, mais vers des mesures plus fermes, plus claires et surtout plus opérationnelles pour réaffirmer l’autorité de l’État sur l’ensemble du territoire et sur l’ensemble des décisions liées à la sécurité nationale.
Aucun État ne peut rester durablement stable si la décision de guerre n’appartient pas exclusivement à ses institutions légitimes. Pour le Liban, cette question n’est plus seulement constitutionnelle ou politique, elle est existentielle !



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