Alors que les frappes israélo-américaines contre l’Iran s’étendent et que la région s’embrase, une longue guerre se joue sur un autre front: le Liban. Ce pays, fragile, économiquement exsangue, socialement fracturé et politiquement miné, est aujourd’hui au cœur d’un conflit qui ne ressemble ni à celui de 2006 ni à celui de 2024, mais à une dynamique prolongée et autoentretenue, qui pourrait s’inscrire dans le temps – peut-être plus encore que la guerre en Iran elle-même. Pourquoi et dans quelle mesure ?
Pour comprendre l’ampleur et la spécificité de ce conflit, le général à la retraite, Khalil Hélou, interrogé par Ici Beyrouth, explique que «tout dépend de la nature du conflit dont on parle». À considérer le contexte actuel, notamment marqué par des frappes aériennes et des assassinats ciblés, la guerre telle qu’elle se présente pourrait durer, selon lui, bien plus longtemps qu’en Iran.
On rappelle, à cet égard, que depuis le début de cette nouvelle phase de confrontation, déclenchée le 2 mars dernier, après les représailles du Hezbollah en réponse à l’assassinat de l’ancien guide suprême iranien, Ali Khamenei, le Liban est frappé quotidiennement par des bombardements israéliens qui visent des objectifs stratégiques, mais aussi des infrastructures civiles et financières affiliées à la formation milicienne. Les conséquences humanitaires sont déjà dramatiques, avec près de 760.000 personnes déplacées en quelques jours.
Le gouvernement de Beyrouth, dirigé par le Premier ministre Nawaf Salam, a tenté de reprendre la main en déclarant, le 2 mars, les actions militaires du Hezbollah illégales sur le sol libanais, en interdisant ses activités et en exigeant l’arrêt des attaques contre Israël. Cette décision, lourde de sens, se heurte toutefois à une réalité tangible. Si certains observateurs estiment que le pouvoir central libanais n’a ni les moyens ni la capacité à désarmer une milice qui contrôle militairement des zones entières du territoire et qui est profondément enracinée socialement, d’autres suggèrent une absence réelle de volonté politique. «Tant que le Hezbollah se maintient et qu’il refuse, comme il le fait, de remettre ses armes, le conflit ne s’arrêtera pas. D’ailleurs, les expériences des précédents conflits ont montré à quel point cette situation est problématique», lance le général Hélou.
Un pays pris entre deux feux
Les positions des acteurs internationaux rendent une sortie de crise ordinaire pour le Liban presque illusoire. D’un côté, Israël continue d’exiger le désarmement complet du Hezbollah comme condition sine qua non de toute paix durable. Le gouvernement israélien l’a répété: sans effacement du bras armé de la formation chiite, l’État hébreu poursuivra ses opérations, y compris des raids ciblés contre des infrastructures liées au groupe.
D’un autre côté, le Hezbollah, désormais dirigé par son secrétaire général Naïm Qassem, refuse catégoriquement une transformation en simple formation politique désarmée. Son leadership justifie sa posture comme une défense existentielle contre une «agression israélienne» jugée permanente et liée au conflit plus large avec l’Iran.
Tenter de rapprocher ces visions antagonistes s’est révélé impossible jusqu’à présent. Même les appels du président libanais, Joseph Aoun, à des négociations directes avec Tel-Aviv — conditionnées à un cessez-le-feu complet — restent sans réponse claire du côté israélien, qui s’en tient à sa ligne: désarmement total ou poursuite des opérations. Les États-Unis, alliés politiques et militaires d’Israël, amplifient cette logique stratégique. Washington continue de soutenir Israël dans sa pression sur le Hezbollah, tout en déployant des moyens contre l’Iran, ce qui fait du front libanais une extension d’un affrontement régional plus large.
Dans ce contexte, le général Hélou met en garde: «S’en remettre aux négociations ou à une médiation est désormais voué à l’échec. Cela a toujours profité au Hezbollah, qui exploite les périodes de répit pour se réorganiser, se réarmer et reprendre les tirs sur Israël».
Si la guerre, dans sa dimension de frappes ciblées, ne s’achèvera qu’avec une solution définitive sur les armes du Hezbollah - c’est-à-dire leur remise à l’État libanais - une autre forme de conflit pourrait, elle, s’avérer plus lourde et risquée, ponctuelle ou durable selon l’évolution des événements. Le général Hélou explique: «À la frontière sud du pays, environ 50.000 soldats israéliens sont déployés, un effectif largement suffisant pour une offensive terrestre dans le Sud et une partie de la Békaa».
«Si l’objectif est le désarmement du Hezbollah, les forces israéliennes pourraient intervenir partout, et le conflit risquerait de s’éterniser. En revanche, si leur priorité est la sécurisation du nord d’Israël, l’opération resterait limitée au Litani», précise-t-il.
L’enjeu d’un pays au bord de l’effondrement
La guerre au Liban n’est pas seulement un bras de fer militaire. Elle est devenue le miroir d’une crise nationale plus profonde. Une population déjà éprouvée par l’effondrement économique, l’inflation galopante et le délitement des services publics se retrouve désormais confrontée à une crise humanitaire d’une ampleur inédite. Les infrastructures — écoles, hôpitaux, réseaux électriques — sont sous pression et des communautés entières vivent dans l’incertitude et l’exode.
Le spectre d’une guerre durable s’éloigne ainsi des modèles classiques de conflits courts et intenses. Sans un cadre politique régional — qui inclurait non seulement Beyrouth et Tel-Aviv, mais aussi Téhéran, Washington et d’autres capitales influentes — il n’existe aujourd’hui aucun scénario crédible de sortie rapide de crise. Et c’est précisément cette absence d’issue politique claire qui fait craindre à de nombreux observateurs que la guerre au Liban puisse perdurer, non pas en tant que conflit isolé, mais en tant que composante durable d’un affrontement régional élargi.
Par-delà les lignes de front, la guerre au Liban est devenue une lutte d’influence et de pouvoir dont les retombées pourraient façonner non seulement la stabilité interne du pays, mais aussi la configuration géopolitique du Moyen-Orient pour les années — voire les décennies — à venir. Cette guerre, loin d’être un étage transitoire du conflit en Iran, s’inscrit déjà comme un front semi-permanent, marqué par l’absence d’accord de paix durable et une incapacité structurelle à désamorcer la dynamique militaire et politique qui l’alimente.




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