Phosphore blanc, ravages noirs
Phosphore blanc: brûlures, incendies et terres ravagées au Sud-Liban. ©©AFP

Il y a quelques jours, Human Rights Watch a lancé l’alerte en mettant en cause l’usage illégal de phosphore blanc au-dessus de zones habitées du Sud-Liban, dans la guerre d’Israël contre le Hezbollah. Qu’est-ce que cette substance exactement? À quoi sert-elle? Quels sont ses effets sur le corps humain, les cultures et l’environnement? Et surtout, que faut-il faire en cas d’exposition? Ici Beyrouth livre un éclairage sur une arme aux effets redoutables.

Derrière le nuage blanc, il n’y a pas qu’un écran de fumée. Il y a une substance incendiaire qui brûle les corps, agresse les voies respiratoires, embrase les maisons, ravage les terres agricoles et prolonge la peur bien après l’impact. Dans le Sud, elle ajoute à la guerre une menace qui ne s’arrête pas au moment de l’explosion.

Une guerre qui retombe sur les villages

Il y a trois jours, Human Rights Watch a affirmé, photos à l’appui, que l’armée israélienne avait utilisé du phosphore blanc au-dessus de Yohmor, le 3 mars, dans le sud du Liban. L’organisation dit avoir vérifié et géolocalisé des images montrant des munitions explosant au-dessus d’un secteur résidentiel, tandis que des équipes de la Défense civile intervenaient sur des incendies ayant touché des habitations et une voiture.

Dans les jours qui ont suivi, d’autres signalements ont concerné Khiam et le secteur de Tal Nahas. Et tout autour reviennent les noms désormais familiers de cette ligne de feu: Kfarchouba, Qlayaa, Meiss el-Jabal, Houla, Markaba. Des noms qui disent tous la même chose: au Liban-Sud, la guerre ne tombe jamais sur du vide. Elle tombe sur des maisons, des vergers, des routes, des champs et des habitants déjà épuisés par les alertes, les déplacements et les destructions.

Et derrière cette litanie de villages meurtris, il y a une responsabilité politique que nul ne peut escamoter: les aventures guerrières insensées du Hezbollah ont, une fois de plus, entraîné le Liban et les Libanais dans un engrenage infernal dont les civils paient le prix fort, du premier bombardement jusqu’à la dernière récolte perdue.

Mais au juste, qu’est-ce que le phosphore blanc? Ce n’est pas une simple fumée. C’est une substance cireuse qui s’enflamme presque instantanément au contact de l’oxygène. Elle peut servir à créer des écrans de fumée, à éclairer un secteur ou à marquer une zone, mais aussi agir comme agent incendiaire. Une fois dispersée, elle colle aux surfaces, y compris à la peau et aux vêtements, continue de brûler, peut se rallumer au contact de l’air et dégage une fumée nocive. Au-dessus d’un village, cela signifie une arme dont les effets débordent vite le point d’impact.

Brûlures, fumées, effets retardés

Les dégâts humains sont redoutables. Le phosphore blanc peut provoquer des brûlures profondes, extrêmement douloureuses, parfois jusqu’à l’os. Des particules restées dans les tissus peuvent se rallumer lorsque la plaie est exposée à l’air. Les yeux peuvent être gravement atteints. La fumée, elle, irrite violemment les voies respiratoires, provoque toux, gêne respiratoire, maux de tête et peut entraîner un œdème pulmonaire retardé.

Le plus traître est là: tous les effets ne se voient pas immédiatement. Certaines complications peuvent apparaître plusieurs heures après l’exposition, avec, dans les cas sévères, des atteintes du cœur, du foie, des reins ou du système nerveux. Autrement dit, le danger ne s’arrête pas avec l’explosion. Il peut continuer en silence, alors même que la victime croit avoir échappé au pire.

Que faire, concrètement, en cas de contact? Il faut d’abord s’éloigner immédiatement de la zone d’impact et de la fumée. Les vêtements contaminés doivent être retirés avec précaution, car ils peuvent s’enflammer ou se rallumer. La peau doit être rincée abondamment à l’eau froide ou au sérum physiologique froid, puis maintenue humide. Il ne faut jamais manipuler d’éventuels fragments à mains nues. En cas d’atteinte oculaire, l’œil doit être rincé sans délai pendant dix à quinze minutes. Et même si la personne semble aller mieux, une prise en charge médicale rapide reste indispensable, justement à cause du risque de complications retardées.

La terre brûlée, la terre suspecte

Au Liban-Sud, le phosphore blanc ne s’attaque pas qu’aux corps. Il s’attaque aussi à la terre. Il met le feu aux oliveraies, aux broussailles, aux lisières de champs, aux tuyaux d’irrigation, aux bottes de foin. Il nourrit surtout une angoisse durable: celle de la terre devenue suspecte, du produit agricole que l’on n’ose plus vendre, de l’eau que l’on regarde autrement, de la saison suivante déjà compromise.

Ce n’est pas un dossier neuf. Dès 2023 puis en 2024, des accusations d’usage de phosphore blanc avaient déjà visé plusieurs localités frontalières du Sud, notamment Dhayra, Kfar Kila, Meiss el-Jabal, Boustane, Markaba et Aïta el-Chaab. Des terres agricoles avaient été touchées, des incendies avaient ravagé des zones boisées, et des agriculteurs avaient commencé à s’interroger sur l’état réel de leurs sols, de leurs récoltes et de leurs vergers. Mars 2026 ne surgit donc pas de nulle part: il rouvre une plaie que le Sud n’avait jamais vraiment refermée.

À Qlayaa comme ailleurs, la question n’est plus seulement de survivre aux bombardements, mais de savoir ce qu’il restera après eux: une terre cultivable, une récolte vendable, une eau de confiance, un retour possible. Et comme si ces malheurs ne suffisaient pas, un autre motif d’angoisse s’est ajouté en février. Beyrouth a accusé Israël d’avoir pulvérisé du glyphosate, herbicide controversé, du côté libanais de la frontière, en s’inquiétant de ses effets à long terme sur les terres agricoles et sur la population. À croire que les infortunés Libanais devaient encore hériter de cette peur supplémentaire: après la terre brûlée, la terre suspecte; après les incendies, le doute sur ce qui pourra encore pousser, nourrir ou simplement rester vivable.

Au fond, le phosphore blanc résume à lui seul l’horreur de cette guerre d’Israël contre le Hezbollah au Liban: une arme que l’on présente comme tactique, mais dont les effets débordent tout — la maison, le champ, l’olivier, le souffle, la saison suivante. Le projectile tombe en quelques secondes. Puis la brûlure continue, dans la peau, dans l’air, dans la terre.

Et au Sud, le plus terrible est peut-être là: même quand le bombardement cesse, il laisse encore derrière lui de quoi avoir peur d’habiter, de respirer, de semer et de vivre.

 

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