À mesure que les frappes israéliennes s’intensifient et que la ligne de front semble glisser toujours plus au nord, une question s’impose: peut-on réellement négocier pendant que la guerre redessine, sur le terrain, les équilibres qu’aucune table diplomatique ne parvient encore à figer?
Depuis plusieurs semaines, les signaux sont paradoxaux. D’un côté, Israël élargit méthodiquement son empreinte militaire au Liban-Sud, multipliant les avertissements d’évacuation et vidant des zones entières de leurs habitants. De l’autre, Beyrouth, soutenu notamment par Paris, tente de relancer une dynamique diplomatique qui, pour l’heure, peine à se concrétiser.
Une stratégie militaire qui précède la négociation
D’après plusieurs analyses relayées dans la presse israélienne, l’objectif immédiat de Tel-Aviv ne serait pas d’ouvrir un canal politique, mais bien de transformer les équilibres sur le terrain avant toute discussion. L’extension progressive d’une «zone de sécurité» au sud du Litani, et possiblement au-delà, s’inscrit dans cette dynamique.
Une approche que confirme le général à la retraite, Khalil Hélou. Interrogé par Ici Beyrouth, il insiste sur le fait que cette stratégie militaire répond avant tout à une logique propre, indépendante de toute perspective diplomatique. Selon lui, l’élargissement de cette zone tampon constitue en lui-même un objectif prioritaire pour Israël, et non un levier destiné à peser sur d’éventuelles négociations.
Concrètement, cette stratégie repose sur un double mécanisme: l’occupation ponctuelle de zones jugées stratégiques et le déplacement forcé des populations via des avertissements répétés, afin de créer un espace vidé de toute présence du Hezbollah.
Au-delà du seul Liban-Sud, cette manœuvre s’inscrit dans une vision sécuritaire plus globale. «Les Israéliens cherchent à établir une continuité entre le Liban et la Syrie, en matière de sécurisation de la frontière», explique l’expert militaire, décrivant un axe qui s’étendrait de Tyr jusqu’au Litani, avant de remonter vers le mont Hermon, en écho aux avancées israéliennes en territoire syrien après la chute du régime Assad, en décembre 2024.
Des canaux diplomatiques encore fragiles
En parallèle, plusieurs initiatives diplomatiques tentent d’émerger. La France pousse, depuis plusieurs jours, une formule inspirée de la résolution 1701, reposant sur un retrait du Hezbollah au nord du Litani, le déploiement renforcé de l’armée libanaise au Sud et des garanties de sécurité pour Israël. Une proposition qui s’inscrit dans la continuité des efforts menés depuis des mois par Paris pour éviter une guerre totale.
Du côté américain, un émissaire, Jared Kushner, a été désigné pour suivre le dossier au nom de Washington, tandis qu’Israël a confié ce canal stratégique à Ron Dermer, proche du Premier ministre, Benjamin Netanyahou et considéré comme l’un de ses négociateurs les plus aguerris.
Pour l’heure, ces pistes demeurent largement théoriques. Le général Khalil Hélou souligne la fragilité du processus. Il considère que le dossier en est encore à un stade préliminaire et ne pourra avancer sans gestes concrets de la part de Beyrouth. «Il faut que l’État libanais agisse efficacement pour prouver que c’est un véritable État, et non un État de façade», insiste-t-il.
Le constat est sévère, mais largement partagé dans plusieurs cercles diplomatiques occidentaux. Sans initiative concrète de Beyrouth, notamment sur la question du monopole des armes, toute négociation risque de se heurter à un déficit de crédibilité.
Que peut encore négocier le Liban?
C’est sans doute la question la plus délicate. Dans les milieux diplomatiques occidentaux et comme repris par plusieurs médias israéliens, un constat revient: plus Israël avance sur le terrain, plus la marge de manœuvre libanaise se réduit. Mercredi, l’armée israélienne affirmait vouloir attaquer les passages sur le fleuve Litani, à partir de midi de la même journée.
«Si le gouvernement libanais persiste dans l’inaction, les Israéliens imposeront leurs conditions à la lettre», prévient le général Hélou. Et de poursuivre: «Si l’offensive se prolonge et que cette zone de sécurité continue de s’étendre, que restera-t-il à négocier ? Et avec quel appui pourra-t-on encore espérer obtenir leur retrait ?»
Dans ce contexte, la marge de manœuvre de Beyrouth apparaît de plus en plus réduite. En théorie, le Liban pourrait encore tenter d’obtenir un cessez-le-feu encadré, le déploiement effectif de l’armée au Sud, des garanties internationales sur sa souveraineté territoriale, voire un calendrier de désescalade. Tant d’options qui restent néanmoins suspendues à un élément central: la capacité réelle de l’État à imposer son autorité face au Hezbollah.
Or, sur ce point, le scepticisme est profond. «Cela fait plus d’un an que l’État libanais affirme vouloir agir, sans résultats concrets. Dans ces conditions, comment accorder du crédit à ses engagements?», résume le général Hélou.
Le risque d’un fait accompli
Derrière l’apparente simultanéité entre guerre et diplomatie, un déséquilibre fondamental persiste. Le tempo est aujourd’hui dicté par le militaire, non par le politique. Dans plusieurs déclarations émanant de l’administration américaine, la nécessité de «mettre fin» à la menace du Hezbollah est martelée.
Pour Khalil Hélou, le danger est clair: celui d’un règlement imposé. «On se dirige vers un fait accompli», avertit-il. «Le Liban est en train de négocier en position de faiblesse, voire de non-souveraineté». Dans ce scénario, les négociations - si elles ont lieu - ne viseraient plus à trouver un compromis, mais à entériner une nouvelle réalité imposée par la force.
Reste une inconnue majeure: le timing. Il faut dire que plus le Liban traine dans son processus de désarmement, plus les discussions tarderont à se concrétiser et moins la diplomatie aura de choses à dire.




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