Le Liban et la fin des mythes
©Ici Beyrouth

La dégradation sécuritaire continue a fini par une guerre qui entame les fondements mêmes de l’État libanais. Plus rien ne reste des attributs de la souveraineté étatique, ni frontières, ni armée nationale, ni gouvernement, ni institutions, ni économie : tout a été emporté par le bouleversement sismique. Fallait-il s’attendre à un tel épilogue, ou sommes-nous devant un accident de parcours qu’on aurait pu éviter? La réponse, cependant, est non: cette descente aux enfers est dûment planifiée et inscrite au cœur de la politique de subversion du Hezbollah et de ses commanditaires.

À la suite de la pulvérisation des plateformes opérationnelles montées par Suleimani, il ne restait plus que les scénarios du chaos généralisé, la réactivation des réseaux de terreur et la stratégie du blitzkrieg tentée par l’Iran dans son pourtour géostratégique. Cette ultime tentative de briser l’étau qui enserre le régime iranien de toutes parts est en voie de dépérissement, indépendamment des délires idéologiques et des faux prophètes d’un pacifisme mensonger. 

Nous faisons face dans les deux contextes interdépendants à un épuisement du narratif, des stratégies de contournement et des ressources qui devraient alimenter une machine de guerre en pleine décomposition. Les scénarios funestes d’une guerre sans fin et d’un retour en force du terrorisme islamiste ne sont plus de mise à ce stade. Il faudrait achever le travail militaire, en ciblant les cadres politiques et sécuritaires, afin de venir à bout de la dynamique de subversion et de la mettre sur la voie de l’extinction progressive. Il s’agit bien d’une stratégie intégrée sur le plan tant géostratégique que géopolitique afin de changer la donne, les leviers politiques et stratégiques et les dynamiques de la politique régionale et internationale.

Le malheur du Liban est celui d’un pays otage dont les faux-semblants institutionnels dissimulent les réalités d’un pouvoir symétrique, qui détient une emprise réelle, et qui se joue des institutions politiques comme autant de simulacres pour couvrir la politique de domination chiite. La vie politique institutionnelle n’est qu’un leurre aux montages multiples dont se sert la politique chiite au croisement d’une stratégie de subversion double. Le soi-disant régime de Taef a servi de caution à la politique de blocage institutionnel, de scellement des suzerainetés alternées, et de transformation des territoires libanais en théâtres opérationnels manipulés par des politiques discrétionnaires de circonstances. 

Les mécanismes d’alternance propres aux régimes démocratiques ont été truqués en vue de maintenir les contrôles et de pérenniser les dynamiques d’une politique de domination sournoise. Les coalitions oligarchiques qui se sont succédé étaient soigneusement cooptées et régentées par le pouvoir discrétionnaire du président de l’Assemblée nationale durant plus de trois décennies. C’est à partir de ce pouvoir anticonstitutionnel, qui pourfendait le principe de la séparation des pouvoirs et entérinait les réalités d’un pouvoir mafieux, que se développait une politique de domination avançant sous les faux-semblants d’un État de droit.

La politique de subversion iranienne retrouvait dans l’État libanais les conditions idéales pour réussir son entreprise de déstabilisation. Le Hezbollah a rejoint le pseudo-jeu démocratique au moment même où il pouvait se jouer de la vie institutionnelle de manière déliée et sans contraintes. C’est dans le cadre de ce terreau institutionnel éviscéré que le Hezbollah menait son jeu. Le contrôle des échéances électorales s’est effectué à tous les échelons de la vie institutionnelle conjointement avec les pouvoirs de tutelle alternés de la Syrie et de l’Iran. L’administration a été infiltrée à tous les paliers, la justice a été instrumentalisée, et l’armée a été noyautée. Finalement, toute cette architecture institutionnelle n’était en réalité que la courroie de transmission d’un coup d’État qui avançait de manière insidieuse.

La contre-offensive israélienne a mis à nu les réalités tristes d’un pays en état de décomposition avancée, en détruisant la trame même de la politique prolongée de subversion. L’incapacité structurelle de l’État libanais n’est pas un effet du hasard. Elle est la conséquence d’une érosion évolutive qui remonte à sept décennies de crise de légitimité induites par les politiques de puissance qui se sont succédé tout au long de la vie politique tumultueuse d’une république précaire. La délégitimation idéologique du nationalisme arabe, du palestinisme, de l’islamo-gauchisme, et des enjeux des guerres froides a créé les conditions préjudicielles à une instabilité structurelle et endémique. L’épisode iranien s’inscrit dans une généalogie aux multiples sédiments et scelle la fin de parcours d’un pays exténué. 

Le pouvoir en place, confronté aux bouleversements en cours, est entièrement discrédité en raison de son inconsistance structurelle, des réalités d’une domination chiite sans ambages, ainsi que des incohérences idéologiques et opérationnelles d’un gouvernement hétéroclite. Ce discrédit concerne également le degré d’instrumentalisation d’un pays servant de relais à des politiques croisées de déstabilisation. 

L’ampleur des enjeux stratégiques en question suscite des interrogations sur la viabilité de la géopolitique nationale libanaise et la légitimité du pouvoir en place. Elle interroge également son incapacité à pouvoir gérer des défis stratégiques et souverainistes de taille, et sa complicité volontaire ou involontaire avec les deux composantes mafieuses et terroristes de la politique de domination chiite. 

Le fait d’avoir failli à ses obligations dans le cadre de l’accord de trêve du 14 novembre 2024, ainsi que la gesticulation vide et le mensonge d’État, ont pavé la voie aux hostilités en cours. Ils ont permis au Hezbollah de se réarmer et de financer sa politique de subversion. Ils nous ramènent à la gravité zéro d’un État qui survit en état de lévitation totale. Le pouvoir se ressaisit 15 mois après pour réclamer des négociations avec l’État d’Israël alors qu’il se récuse, d’ores et déjà, de tout engagement de principe à cet endroit. 

Ces équivoques dérogatoires disqualifient le pouvoir en place et nous mettent devant des choix impossibles à tenir par une classe politique aussi incohérente. Le protocole de négociation suggéré par le président de la République s’apparente à l’accord de trêve qui a déjà été floué. À défaut d’un engagement formel en faveur d’un accord de paix entre les États d’Israël et du Liban, le Liban reprend une nouvelle fois le chemin des guerres reportées qui l’ont détruit tout au long des 70 dernières années. Un scepticisme méthodologique et politique s’impose. Il est fondé sur l’incapacité de l’État libanais à honorer ses engagements, les risques d’une guerre civile en gestation, la nécessité de détruire le Hezbollah. Il repose également sur l’impératif d’un arbitrage international pour aider ce pays à se consacrer aux tâches d’une reconstruction ardue.

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