Bombes et eau potable: le Liban peut-il boire sans risque?
Au Liban, on boit une eau, on cuisine avec une autre, on se lave avec une troisième. ©UNICEF

Dans la guerre entre Israël et le Hezbollah sur le territoire libanais, les frappes ne menacent pas seulement les immeubles, les routes ou les ponts. Elles pèsent aussi sur l’eau. Mais au Liban, le problème ne commence pas avec les bombes: il touche un système vieux, usé, fragmenté, dans lequel l’eau «potable» du robinet a cessé depuis longtemps d’inspirer confiance à une grande partie de la population. Ici Beyrouth a mené l’enquête sur un pays à deux robinets, où la guerre vient aggraver une défiance ancienne et exposer, selon les régions, plusieurs leviers de risque à la fois.

Au Liban, l’histoire de l’eau ne ressemble pas à celle de beaucoup d’autres pays. Dans les appartements, il y a depuis toujours deux circuits: un pour l’eau potable, un autre pour l’eau ordinaire, destinée aux toilettes, aux douches, au lavage des mains et aux usages domestiques. Ce système a longtemps fonctionné. Avant la guerre civile de 1975, et même dans ses premières années, l’eau potable du robinet restait une réalité. Puis, à la fin des années 1980, l’alimentation s’est dégradée. Au début des années 1990, même quand l’eau «arrivait» encore, de moins en moins de Libanais lui faisaient confiance. On a commencé par la faire bouillir, la filtrer, la «sauver» à coups de bricolage domestique. Puis sont venues les bouteilles, les bidons, et surtout les bonbonnes de 15 et 20 litres sur fontaines d’eau, qui se sont imposées dans les foyers équipés à partir de la fin des années 1990.

C’est ce basculement qu’il faut garder en tête. La guerre actuelle ne frappe pas un pays qui buvait encore sereinement l’eau potable du robinet. Elle frappe un pays où la défiance est ancienne, où l’État peine déjà à assurer correctement l’eau ordinaire, et où le privé a progressivement pris la main sur l’eau de boisson. Dans son rapport sur le droit à l’eau au Liban, le chercheur Roland Riachi tirait déjà la sonnette d’alarme: la crise de l’eau n’est pas seulement une crise de ressource, mais une crise de gouvernance, d’infrastructures et d’investissement. Au Liban, l’accès à l’eau est un droit en théorie, mais un produit en pratique.

Du robinet aux bonbonnes, le glissement n’a rien d’anecdotique. Le rapport de Roland Riachi pour l’ANND montre d’ailleurs que l’eau en bouteille représente 69,1% des sources d’eau de boisson au Liban, contre 21% pour l’eau du robinet à domicile; la consommation d’eau embouteillée est passée de 68 litres par personne en 1999 à 121 litres en 2010. Le pays s’est transformé, au fil des années, en marché permanent de bouteilles, de bidons et de gallons. Sur le littoral surtout, le potable s’achète. Dans les régions les plus défavorisées, certains ont résisté plus longtemps avec des filtres prétendument efficaces ou de l’eau bouillie. Mais le mouvement de fond est clair: on ne boit plus le robinet «potable» avec confiance, on boit ce que l’on achète. Au Liban, une eau peut être saine à la source et se contaminer ensuite dans le réseau.

La guerre n’a donc pas créé le problème. Elle l’aggrave. Car une eau potable n’est pas seulement une eau propre. C’est une eau propre qui circule dans un système qui fonctionne. Or c’est précisément ce système qui vacille. Conduites endommagées, mélange avec les eaux usées, stations de traitement à l’arrêt, manque d’électricité pour le pompage et la chloration, citernes d’immeubles contaminées: c’est là que se situe aujourd’hui le vrai front.

Quand la pression baisse dans les conduites, à cause d’une coupure de courant, d’une station de pompage à l’arrêt ou d’un réseau percé, les eaux usées peuvent s’infiltrer dans les canalisations. Quand les stations de traitement ne tournent plus normalement, ou manquent de produits, l’eau perd sa sécurité microbiologique. Et quand le courant s’effondre, il n’y a plus ni pompage suffisant, ni chloration régulière, ni continuité de service. Au Liban, sans électricité, il n’y a souvent plus de garantie sur l’eau. À cela s’ajoute une autre vulnérabilité très libanaise: les réservoirs d’immeuble. L’eau du réseau y est stockée avant d’être redistribuée dans les appartements. Si le réservoir est fissuré, mal couvert, mal entretenu ou exposé aux poussières et aux débris après une frappe, l’eau peut se contaminer davantage encore.

Le tableau se complique encore avec les déplacements de population. Des régions bombardées se vident, d’autres absorbent soudain un afflux d’habitants. Les réseaux déjà fragiles sont mis sous tension, la logistique privée est déplacée, les coûts montent avec le pétrole, et l’eau devient plus difficile à produire, à acheminer et à vendre à prix supportable. Là encore, la guerre agit par plusieurs leviers à la fois.

Littoral sous bonbonnes, montagnes sous vigilance

C’est là que le témoignage d’Elie Hanna, ingénieur et directeur d’usine à la Société des Eaux de Tannourine, est éclairant. Sur le littoral, dit-il, l’eau potable est aujourd’hui fournie de façon quasi majoritaire par des sociétés privées. Son constat est sévère: «Que l’État commence déjà à assurer correctement l’eau ordinaire, ce sera déjà bien.» Il attribue le problème d’abord à la vétusté des infrastructures, à l’absence de prévoyance et au défaut de planification.

Ce que les bombardements peuvent relâcher

Mais le tableau n’est pas exactement le même partout. Dans certains villages de haute montagne, là où subsistent des sources et où une partie des habitants s’approvisionnent encore directement, à domicile ou en allant remplir des jerricans tous les deux jours, le risque de guerre peut prendre une autre forme. Là, la menace ne passe pas seulement par les réseaux, mais aussi par les sols, les points de captage, les ruissellements et l’infiltration vers des nappes ou des sources vulnérables. Missiles, obus, bombes et incendies peuvent aussi relâcher dans l’environnement des résidus d’explosifs, des métaux et d’autres contaminants issus des munitions, de la combustion ou des bâtiments détruits. Le Liban repose en grande partie sur des aquifères karstiques, où l’infiltration peut être rapide. Cela ne signifie pas que tout le pays est contaminé. Cela signifie que, localement, près d’une zone bombardée, d’un dépôt de gravats, d’un site touché ou d’un versant exposé, le danger ne peut pas être écarté d’un revers de main.

Elie Hanna, lui, relativise ce risque pour les sources libanaises, qu’il dit majoritairement souterraines plutôt que superficielles. C’est une précision utile, et une bonne nouvelle en soi, mais pas un blanc-seing général. Toutes les eaux libanaises ne réagissent pas de la même manière, et toutes les régions ne sont pas exposées au même niveau de risque.

Pour la poignée d’irréductibles qui osent encore toucher au robinet d’eau potable, le vieux réflexe de faire bouillir reste vivant. Elie Hanna le résume simplement: faire bouillir tue les bactéries, mais pas les produits chimiques ni les métaux lourds. L’ébullition peut donc aider contre une contamination microbiologique, mais elle ne protège pas contre tout. Une eau claire n’est pas forcément une eau sûre.

Elie Hanna rappelle aussi qu’une eau minérale sérieuse n’est pas traitée chimiquement à la source, mais simplement filtrée pour réduire la turbidité. Les gallons de 20 litres réutilisés passent, selon lui, par 21 étapes de nettoyage et de traitement avant leur remise en circulation. Il ajoute que les contrôles publics restent insuffisants, les vérifications les plus rigoureuses venant souvent des grands clients privés soumis à des exigences strictes de sécurité alimentaire.

La solution est-elle alors de boire de l’eau embouteillée ou conditionnée? Oui, nuance Elie Hanna, à condition de bien choisir. Car parmi la multitude d’eaux dites potables autorisées sur le marché, seules cinq ou six sociétés répondraient réellement à ce niveau d’exigence. Autrement dit, le privé rassure, mais il ne se vaut pas toujours.

Au fond, au Liban, le danger n’est pas seulement de manquer d’eau, mais de continuer à en avoir sans savoir si elle est encore potable. Fort mal en point avant la guerre, l’eau potable au Liban est rendue plus incertaine encore par les bombardements, qui frappent les réseaux, l’électricité, l’assainissement et, localement, les sols, les captages et les nappes. Dans un pays où chacun finit par payer pour boire, ce n’est plus seulement l’eau qui manque.

C’est la confiance.

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