Ce matin, au Liban, les cloches ont sonné quand même.
Dans les églises du pays, Les fidèles ont sorti leurs plus beaux habits. Les enfants ont cherché leurs œufs en chocolat. Et partout on a échangé le “Christ est ressuscité”. La foi comme dernier refuge quand tous les autres sont fermés.
C’est Pâques au Liban. Une fois de plus, dans la guerre.
Pâques, dans sa chair la plus profonde, n’est pas une fête pour les temps faciles. Elle naît du supplice, de l’abandon, de l’injustice absolue. Elle commence par la peur, la trahison, la mort. Le Christ n’est pas ressuscité un jour de printemps paisible. Il est ressuscité après la trahison de Judas, l’abandon des siens, le silence de Pilate et les clous de la croix. Il est ressuscité parce que même l’horreur absolue n’a pas eu le dernier mot.
Le Liban connaît cette séquence par cœur.
Trahison d’abord. Ce pays n’a pas choisi cette guerre. Le 2 mars 2026, une milice aux ordres de Téhéran a tiré depuis le sol libanais sur Israël, sans consulter personne. Une décision prise en Iran, exécutée au Liban. Et payée, comme toujours, par les Libanais. Le gouvernement a condamné, interdit, exigé. Le Hezbollah a ignoré, comme il ignore l’État libanais depuis quarante ans, s’en servant comme décor ou comme alibi.
Abandon ensuite. La communauté internationale a constaté. Le Conseil de sécurité a débattu. Les amis du Liban regardent ailleurs, effrayés par l’ampleur du conflit en Iran.
Crucifixion enfin. Comment ne pas voir, dans le Liban d’aujourd’hui, une forme de Golgotha collectif ? Un pays crucifié, abandonné par ses alliés, trahi par ceux qui prétendent encore le défendre malgré toutes les évidences. Plus de 1 300 morts en un mois. Un peuple épuisé, dispersé, suspendu entre exil et survie et qui saigne pour une guerre qui n’est pas la sienne.
Mais il y a une différence essentielle avec le récit évangélique, et elle est politique autant que morale.
Dans l’Évangile, le sacrifice est subi. Il est imposé par la violence d’un pouvoir injuste. Au Liban, la souffrance actuelle n’est pas seulement le fruit du destin ou de l’adversité extérieure. Elle est, en grande partie, le produit d’un choix délibéré. Celui du Hezbollah. Depuis des années, il a confisqué la souveraineté du pays au nom d’une “résistance” devenue abstraction, imposé une logique de guerre permanente, substitué son allégeance à Téhéran à toute fidélité au Liban. Il a volé à ce pays sa paix, son économie, ses morts. Il y a même une forme de profanation à invoquer la « résistance » tout en détruisant ce qui reste d’un pays. Une forme de mensonge à parler de dignité nationale quand on prive les Libanais de toute souveraineté réelle. Ce n’est pas une fatalité. C’est une responsabilité.
Et pourtant, les Libanais font ce qu’ils ont toujours fait. Ils célèbrent la vie au milieu du désastre, non par inconscience, mais par conviction profonde que rien, et certainement pas une milice et ses commanditaires, n’ont le droit d’hypothéquer l’existence. Fêter Pâques dans ces conditions, c’est un acte de lucidité autant que de foi. Une manière de dire que la résurrection ne peut pas être confisquée par ceux qui fabriquent la mort.
Et puis il y a cette image, au cœur du récit pascal : la pierre.
Cette pierre massive, roulée et gardée devant le tombeau du Christ pour sceller la fin, verrouiller l’espoir lui-même. Trop lourde pour être déplacée par les femmes venues au matin. Une pierre qui dit : tout est terminé. Aujourd’hui, cette pierre porte un nom au Liban. C’est cette chape de guerre imposée à un peuple qui n’en peut plus. Une pierre politique et idéologique écrasante.
Mais dans l’Évangile, la Résurrection commence précisément là : quand la pierre est roulée. Comme un renversement de la souffrance. La preuve que ce qui semblait verrouillé ne l’est jamais vraiment. Que même les systèmes les plus pesants peuvent céder.
La question, au Liban, est : qui roulera la pierre ?
Cette pierre, au matin de Pâques, il y a 2000 ans avait bougé et laissé jaillir la lumière. C’est le sens du miracle : non pas l’espoir que les choses changeront, mais la certitude qu’elles ne peuvent pas rester ainsi pour toujours.




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