À l’occasion de la Journée internationale du sport au service du développement et de la paix, célébrée le 6 avril et proclamée par l’Assemblée générale de l’ONU en 2013, Ici Beyrouth se penche sur un paradoxe cruel. Dans un Moyen-Orient ravagé par la guerre — de l’Iran à Israël, du Golfe au Liban — le sport continue d’incarner ce que la politique détruit: la rencontre, le respect, l’équipe. Mais cette année, la date a un goût amer. Car lorsque les militaires occupent le terrain, les sportifs, eux, sont priés de se taire.
Le Moyen-Orient vit au rythme des frappes, des représailles et des ultimatums. L’escalade entre les États-Unis, Israël et l’Iran a embrasé la région, jusqu’aux pays arabes du Golfe, tandis que Téhéran continue d’activer ses proxys — du Hezbollah au Liban aux Houthis au Yémen — pour étendre l’incendie régional. Au Liban, l’ouverture insensée du front par le Hezbollah, le 2 mars, a de nouveau exposé le pays à une guerre que la quasi majorité de Libanais ne voulait pas. Une fois encore, le Liban paie le prix d’une aventure militaire décidée en dehors de l’État, de la légalité et de l’intérêt national.
Dans ce paysage de bruit et de fureur, le sport rappelle une évidence presque oubliée: un terrain n’est pas un front. Une sélection n’est pas une milice. Un maillot n’a pas de confession. Et pourtant, ce sont toujours les sportifs qui paient les premiers le prix des surenchères idéologiques, des aventures armées et des guerres menées au nom des peuples sans jamais leur demander leur avis.
Le dernier endroit où le Liban joue dans la même équipe
Au Liban, il suffit de regarder une sélection nationale pour comprendre ce que le sport représente réellement. L’équipe nationale de basketball, l’équipe nationale de football, et plus largement les sélections libanaises, donnent à voir un pays mêlé, brassé, rassemblé malgré tout. Sur le terrain, il n’y a plus de communautés. Il y a un maillot. Il y a un drapeau. Il y a un match.
Personne ne demande à un joueur de quelle confession il est avant de lui faire une passe. Personne ne regarde la religion d’un coéquipier avant de défendre avec lui. Personne ne marque un panier chiite, un but sunnite ou un point chrétien. On marque pour le Liban.
Dans un pays que la politique s’acharne à diviser, le sport reste l’un des derniers endroits où le Liban joue encore dans la même équipe. Voilà pourquoi il est si précieux. Voilà aussi pourquoi son arrêt résonne comme un aveu d’échec collectif. Quand les championnats se figent, quand les salles se vident, quand les compétitions s’interrompent, ce n’est pas seulement le calendrier sportif qui déraille. C’est l’un des rares espaces communs du pays qui s’efface.
Les sportifs paient les guerres qu’ils ne font pas
Le sport est aussi l’une des premières victimes des conflits. Compétitions annulées, déplacements impossibles, stades vides, financements gelés, carrières suspendues: des athlètes qui ont travaillé toute leur vie paient le prix de décisions politiques qu’ils n’ont jamais prises. Cela vaut pour les sportifs libanais aujourd’hui. Cela vaut pour les sportifs palestiniens, iraniens, irakiens, syriens, russes et pour bien d’autres encore. Pendant que les dirigeants se menacent, les sportifs, eux, voient leurs saisons disparaître.
Et pourtant, malgré tout, certains continuent de jouer. L’Irak s’est qualifié pour la Coupe du monde 2026, sa première participation depuis 1986, et l’Iran sera lui aussi au rendez-vous. Dans une région à feu et à sang, cela dit tout. Car une qualification mondiale n’appartient ni aux régimes, ni aux armées, ni aux milices. Elle appartient aux joueurs, aux enfants qui tapent dans un ballon dans la rue, aux supporters, aux peuples.
Le sport rappelle parfois ce que la politique oublie, et ce que les milices voudraient confisquer: les peuples ne sont pas toujours en guerre. Les peuples veulent vivre, jouer, gagner, perdre, crier, pleurer, rêver. Comme partout ailleurs. Un pays ne se résume ni à ses armes, ni à ses fronts, ni à ses slogans.
Quand les armes prennent le terrain
On dit souvent que le sport rassemble. C’est vrai. Mais encore faut-il lui laisser un terrain. Or dans le Liban d’aujourd’hui, les armes occupent l’espace, les crises avalent les calendriers et les sportifs se retrouvent, une fois de plus, sommés d’attendre que les autres aient fini de jouer avec le destin du pays.
Dans une région que les États, les armées et les milices fragmentent, le sport reste l’un des derniers espaces où l’on joue encore sous le même maillot. C’est précisément le sens de cette journée du 6 avril, dont le thème cette année — créer des ponts, briser les barrières — sonne presque comme un défi lancé à un Moyen-Orient en miettes. L’ONU le rappelle: le sport est un langage universel, capable de transcender les frontières, de créer des espaces de dialogue, de solidarité et de respect mutuel. Même le pape y a fait allusion dans son homélie du jour. La symbolique est magnifique. La réalité, elle, est tragique: au Moyen-Orient, les militaires ont repris le terrain.
Et c’est bien là le drame. Car quand les armes prennent le terrain, les sportifs disparaissent. Quand les militaires occupent l’espace, les championnats s’arrêtent. Quand la guerre s’installe, le pays cesse de jouer.
Dans un Moyen-Orient qui se déchire, le sport reste l’un des rares endroits où l’on peut encore voir un Libanais passer à un Libanais sans lui demander sa religion, un Irakien faire rêver tout un peuple, un joueur battre un adversaire et l’embrasser une minute plus tard. Le sport n’est pas la paix. Mais il en est peut-être la dernière répétition.
Alors, en cette Journée internationale du sport au service du développement et de la paix, il y a peut-être une phrase simple à écrire, une phrase qui ressemble presque à une évidence, mais qui, dans cette région, sonne comme un manifeste:
Laissez le terrain aux sportifs.
Pas aux militaires.




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