Il y a des moments dans l’histoire d’un pays où l’on comprend que l’on a atteint le fond. Le Liban vit l’un de ces moments. Et le pire, c’est qu’on ne voit pas le fond.
Plus d’un mois de guerre. Les Israéliens avancent au sud du Litani, méthodiquement, maison par maison, tunnel par tunnel. Leurs raids sur la banlieue sud de Beyrouth continuent, ciblés et destructeurs.
En face, le Hezbollah tire encore. Moins qu’avant, mais il tire. Parce que cesser de tirer serait admettre la défaite. Et une milice qui glorifie le martyre ne capitule pas, elle se consume. Et avec elle, le pays.
Et l’État libanais ? Il fait le dos rond. Il attend. Il espère une faille diplomatique dans laquelle s’engouffrer. Mais cette faille n’existe nulle part. Washington n’a aucune urgence à imposer un cessez-le-feu. Israël n’a aucune raison de s’arrêter avant d’avoir obtenu ce qu’il cherche. L’Iran calcule. Et pendant ce temps, le Liban brûle. Pour l’Iran.
Un million de personnes déplacées. Un million. Ce chiffre devrait provoquer un électrochoc international. Il provoque des communiqués. Des réunions d’urgence qui n’urgentent rien.
Et derrière l’exode, une menace que personne n’ose nommer clairement: la sécurité intérieure. Rajoutez à cela des membres de la milice illégale et leurs maîtres iraniens «courageusement» planqués parmi les civils et vous obtenez une poudrière.
L’histoire du Liban enseigne que les guerres externes finissent toujours par produire des fractures internes. La tentation des règlements de compte, des replis communautaires, de la violence diffuse, tous les ingrédients sont là.
Ce qui est proprement insupportable, c’est l’absence totale d’horizon. Les guerres ont généralement une logique, même perverse. Elles ont un début, une escalade, un moment où les belligérants calculent le coût et cherchent la sortie.
Ici, la sortie est murée. Le Hezbollah ne peut pas négocier sans ordre de Téhéran. Israël ne peut pas s’arrêter sans garanties qu’il n’obtiendra pas. L’État libanais ne peut pas agir sans se fracasser contre la milice qu’il n’a jamais osé désarmer. Cercle parfait. Cercle vicieux.
Alors le Liban attend. Comme il a toujours attendu. Que les grands décident. Que les équilibres bougent. Que quelqu’un, quelque part, ait intérêt à éteindre l’incendie.
Mais cette fois, quelque chose a changé. Les destructions ne sont plus réparables en quelques années. La confiance, celle des investisseurs, des expatriés et des Libanais eux-mêmes dans l’avenir du pays, s’érode à une vitesse peut-être irréversible.
Le Liban est en train de perdre une génération.
Le fond, disais-je. Sauf qu’au Liban, le fond a toujours un sous-sol. Et on creuse.




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