Mardi, à Washington, des diplomates israéliens et libanais vont s’asseoir à la même table pour la première fois depuis des décennies. Sous parrainage américain. Autour d’un agenda qui dit tout: désarmement du Hezbollah et paix. Le Liban entre dans cette salle avec les poches vides et le pays en ruines. C’est rarement la meilleure position pour négocier.
La question qui se pose d’emblée est celle des rapports de force. Le Liban n’a pas de cartes. Il a des décombres. Une partie du pays a été détruite. L’État libanais émerge de ce conflit plus fragile encore. Et le Hezbollah, lui, refuse de manière irrationnelle et suicidaire pour la population toute négociation directe avec Israël. La milice illégale continue d’ailleurs de tirer sur le territoire israélien, comme si la guerre n’avait pas de fin. Israël, de son côté, a posé ses conditions: discussions directes, oui, mais sous le feu. Pas de cessez-le-feu avant d’aboutir à un accord.
Il y a pourtant une horloge qui tourne. Près d’un million de déplacés du Sud-Liban et de la banlieue sud de Beyrouth vivent depuis des mois dans d’autres régions du pays, dans le Mont-Liban, dans le Nord, dans la Békaa. Ce déplacement massif n’est pas seulement une tragédie humanitaire. C’est une bombe à retardement communautaire. Plus le retour tarde, plus la tension monte entre populations d’accueil et déplacés. Les frictions sont déjà là. En cause, la présence dans des quartiers dits «sûrs», parmi les civils, de cadres du Hezbollah et d’officiers iraniens des Gardiens de la Révolution. Une présence qui transforme la population en boucliers humains.
Le Liban a une mémoire longue en matière de déplacements qui deviennent permanents et de provisoires qui durent des décennies. Si un accord n’est pas conclu rapidement, ce million de personnes risque de cristalliser des fractures internes que le pays n’a pas les moyens d’absorber.
Pourtant, le désarmement de la milice est au cœur de l’agenda. La question n’est pas de savoir si c’est souhaitable, c’est une évidence pour quiconque veut un Liban souverain. La question est de savoir qui peut le faire, et comment.
L’armée libanaise? Elle a les hommes. Elle a la légitimité constitutionnelle. Elle n’a ni l’équipement, ni les moyens financiers, ni la capacité opérationnelle de désarmer de force une milice qui dispose de dizaines de milliers de combattants et d’un arsenal que beaucoup d’États réguliers lui envieraient. Seule, elle ne peut pas. Avec un soutien international massif, une formation, un financement et une couverture politique, c’est différent. Mais ce soutien n’a jamais été au rendez-vous aussi longtemps que l’Iran tenait le Hezbollah sous perfusion.
C’est là qu’entre en jeu la variable iranienne. L’affaiblissement de Téhéran, militaire et économique, change les calculs. Un Iran sous pression, engagé dans des négociations avec Washington pour sa propre survie, est un Iran moins capable de protéger ses mandataires. Si un accord américano-iranien voit le jour, et c’est une hypothèse sérieuse dans les prochaines semaines, il pourrait inclure une clause, explicite ou tacite, sur le lâchage du Hezbollah. L’Iran l’a déjà fait en 2006, en 2024, et encore cette semaine. La différence, c’est que cette fois, il pourrait le faire par signature.
Un tel scénario ouvrirait une fenêtre que le Liban n’a pas eue depuis 1990. Le Hezbollah, privé de son parrain, de ses armes, de ses financements, serait contraint de choisir: se reconvertir en parti politique uniquement ou disparaître totalement. Ce n’est pas de la science-fiction. C’est à peu près ce qui s’est passé avec d’autres milices dans d’autres contextes, quand la volonté politique internationale était là.
À quoi pourrait ressembler un accord? Probablement à une combinaison de plusieurs éléments: un déploiement renforcé de l’armée libanaise au Sud, avec une mission internationale de vérification crédible, pas la Finul telle qu’elle existe aujourd’hui, paralysée et impuissante, mais quelque chose de plus robuste. Un calendrier de désarmement progressif, adossé à des garanties économiques pour le Liban et à des garanties sécuritaires pour Israël. Et en arrière-plan, un accord-cadre américano-iranien qui retire au Hezbollah sa raison d’être stratégique.
Ce scénario est fragile. Il suppose une convergence d’intérêts que rien ne garantit. Mais pour la première fois depuis longtemps, les conditions objectives sont réunies pour qu’une solution soit possible. L’Iran est affaibli. Le Hezbollah est saigné. Israël a besoin de stabilité à sa frontière nord. Les Américains ont envie de conclure.
Le Liban entre mardi dans cette salle avec les poches vides. Mais parfois, c’est précisément quand on n’a plus rien à perdre qu’on trouve enfin le courage de tout gagner.




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