La tenue de discussions directes, ce mardi 14 avril, entre le Liban et Israël, à Washington, sous médiation américaine, est scrutée, d’autant plus qu’elle intervient dans un contexte où le terrain militaire dicte encore largement le tempo. À quoi pourrait-on s’attendre ?
Une négociation sous le feu ?
Depuis le 9 avril, date à laquelle Israël a accepté de s’engager dans des négociations directes avec le Liban, les frappes israéliennes, si elles se sont atténuées sous l’effet de pressions américaines, n’ont pas pour autant cessé. Au Liban-Sud, outre les raids continus sur plusieurs localités, un encerclement de la région de Bint Jbeil a été observé.
Lundi matin, l’armée israélienne a ainsi annoncé que les soldats de la 98ᵉ division ont «achevé l’encerclement de Bint Jbeil et ont commencé à attaquer la zone», évoquant des affrontements intenses, au sol comme dans les airs. Le porte-parole arabophone de l’armée israélienne, Avichay Adraee, a précisé que «les forces des brigades des parachutistes, des commandos et de Givati […] poursuivent l’expansion de l’activité terrestre afin de renforcer la ligne de défense avancée dans le sud du Liban».
Ces développements viennent consolider les propos de Benjamin Netanyahou, prononcés la veille lors de sa visite au Liban-Sud. Aux côtés de ses troupes, le Premier ministre israélien a martelé un message sans ambiguïté, celui selon lequel les opérations militaires se poursuivront indépendamment du processus diplomatique. Autrement dit, pour Israël, la négociation ne remplace pas la guerre, elle s’y superpose.
Aujourd’hui, cette dynamique s’inscrit dans une évolution progressive du cadre des discussions. Au début de la guerre actuelle, le président libanais, Joseph Aoun, aurait exprimé sa disponibilité à engager des discussions directes avec Israël afin de mettre fin aux hostilités, allant jusqu’à évoquer une ouverture vers une normalisation progressive des relations. Une proposition qui aurait été rejetée à l’époque par Israël, jugée prématurée dans un contexte où le Liban ne pouvait agir directement contre le Hezbollah sans risquer une déstabilisation interne majeure.
Le contexte a toutefois évolué ces derniers jours, dans un climat régional en recomposition. Les échanges directs engagés entre Washington et Téhéran autour d’une désescalade ont, certes, échoué sans déboucher sur un accord, mais ils ont néanmoins contribué à accélérer certaines dynamiques diplomatiques. Dans le même temps, le gouvernement libanais a adopté une série de positions marquantes, traduisant un durcissement de sa ligne sécuritaire et politique. Parmi elles, la volonté de renforcer le contrôle de l’État sur l’ensemble du territoire, y compris l’idée d’une démilitarisation de Beyrouth, ainsi que des mesures diplomatiques à l’égard de l’Iran, incluant une remise en question du statut de son ambassadeur au Liban, allant jusqu’à le considérer persona non grata.
C’est dans cette logique que Benjamin Netanyahou a finalement annoncé l’ouverture de négociations avec le Liban, tout en affirmant que les objectifs militaires restaient inchangés. Le Premier ministre israélien a d’ailleurs revendiqué, dans ce contexte, l’établissement d’une zone de sécurité visant à empêcher toute incursion depuis le Liban-Sud.
«Cette posture s’inscrit dans une logique de consolidation du rapport de force avant toute concession», confie-t-on de source diplomatique à Ici Beyrouth. «Les objectifs israéliens restent constants: éloigner le Hezbollah de la frontière, affaiblir durablement ses capacités et imposer de nouvelles règles sécuritaires au Liban-Sud en élargissant, autant que possible, la zone tampon», poursuit-on de même source.
Côté libanais, le ton est sensiblement différent. Le président, Joseph Aoun, et le Premier ministre, Nawaf Salam, plaident pour un cessez-le-feu durable comme préalable à toute avancée. Dans un discours prononcé dimanche, le chef du gouvernement a insisté sur un point hautement symbolique. Pour lui, le Liban ne sera pas «abandonné une nouvelle fois». Une déclaration qui répond à la pression israélienne, mais aussi aux inquiétudes internes.
Un cadre diplomatique verrouillé
La réunion de Washington se tiendra, dans ce contexte, dans un format strictement encadré. Les États-Unis en assurent seuls la médiation, avec des représentants officiels des deux pays engagés dans le processus, à savoir l’ambassadeur israélien à Washington, Yechiel Leiter, et son homologue libanaise, Nada Mouawad.
La séquence diplomatique aurait été préparée par un échange préalable entre les deux capitales, incluant une prise de contact directe entre les représentants diplomatiques concernés, avec un accord de principe pour lancer les discussions sous l’égide du Département d’État.
L’ambassadeur américain au Liban, Michel Issa, actuellement à Washington, devrait jouer un rôle de facilitateur, tandis que l’ancien ambassadeur Simon Karam serait associé à une réunion ultérieure.
Côté israélien, la conduite des futures discussions plus larges aurait été confiée à Ron Dermer, proche du Premier ministre Benjamin Netanyahou, même s’il ne devrait pas être présent à Washington pour cette première étape.
Ce dispositif répond à une exigence israélienne, qui consiste à vouloir négocier exclusivement avec l’État libanais. Cette condition pose néanmoins une limite évidente: comment aborder la question sécuritaire au Sud sans inclure le Hezbollah, acteur militaire central du conflit ?
Autre élément notable: l’absence de la France. Traditionnellement engagée sur le dossier libanais, Paris a été écarté du processus. Ce choix s’explique à la fois par la volonté américaine de centraliser la médiation et par les réticences israéliennes à l’égard d’un acteur perçu comme plus proche des positions libanaises. Beyrouth, de son côté, semble s’être résolu à ce format, faute d’alternative réelle.
Des scénarios étroitement balisés
Sans céder à la spéculation, plusieurs trajectoires peuvent être envisagées à partir des données concrètes disponibles, comme le suggère notre interlocuteur, sous couvert d’anonymat.
D’après lui, le premier scénario est celui d’une désescalade encadrée. Une réduction, même partielle, de l’intensité des frappes, déjà perceptible, du moins à Beyrouth et dans sa banlieue sud, pourrait permettre d’ouvrir un espace minimal de négociation. Dans cette hypothèse, un cessez-le-feu limité ou implicite servirait de base à des discussions techniques sur la sécurité au Sud et le rôle de l’État libanais. Ce scénario reste toutefois fragile, puisqu’il dépend directement de la volonté israélienne de moduler son effort militaire sans y renoncer.
Le second scénario est, selon la source susmentionnée, celui d’un blocage rapide. Les positions de départ sont difficilement conciliables. Israël entend négocier sous pression militaire, tandis que le Liban exige un arrêt préalable des hostilités. À cela s’ajoute la non implication du Hezbollah, mais aussi son refus de rendre ses armes, ce qui limite la portée de tout accord potentiel. Dans ce cas, les discussions risquent de se réduire à un cadre formel, sans avancée concrète.
Un troisième scénario, plus hybride, verrait l’ouverture d’un canal de communication sans percée immédiate, avance-t-on toujours de même source. Les discussions serviraient alors à maintenir un lien direct entre les parties, sous supervision américaine, sans produire de résultats tangibles à court terme. Ce modèle n’est pas inédit: il rappelle les négociations indirectes sur la frontière maritime en 2022, où le dialogue, malgré les tensions, avait fini par déboucher sur un accord technique.
Enfin, un dernier scénario, en filigrane, consiste à voir la diplomatie rester subordonnée au terrain. La séquence actuelle, marquée par la démonstration de force de Benjamin Netanyahou au Liban-Sud, suggère que l’évolution des négociations dépendra avant tout du rapport de force militaire.
À Washington, ce 14 avril, il ne s’agira donc pas d’un tournant immédiat, mais d’un test. Celui de savoir si un espace de négociation peut exister en pleine guerre ou si la logique du terrain a déjà pris le dessus sur toute perspective diplomatique.




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