Négociations Liban – Israël: plus de retour en arrière possible
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Sur fond de cessez-le-feu fragile, les préparatifs s’accélèrent en vue de la prochaine étape du processus diplomatique entre le Liban et Israël. Menée sous l’égide de la médiation américaine, cette initiative est d'ores et déjà qualifiée de tournant majeur par de nombreux analystes. Des discussions sécuritaires cruciales entre des délégations militaires libanaises et israéliennes doivent ainsi débuter au Pentagone le 29 mai, tandis qu’un volet politique parallèle devrait reprendre au début du mois de juin.

Responsables et analystes voient dans l’implication croissante du Pentagone le signe d’un changement de nature profond du processus: il ne s’agit plus d’une simple diplomatie exploratoire, mais de négociations militaires et sécuritaires détaillées portant sur le tracé des frontières, les garanties de sécurité mutuelles et les mécanismes de mise en œuvre entre le Liban et Israël.

«Les discussions devraient porter sur des solutions concrètes, notamment sur la manière dont les Forces armées libanaises (FAL) pourraient progressivement avancer vers le désarmement du Hezbollah, ainsi que sur la gestion des dimensions sécuritaires de tout futur accord», a déclaré à Ici Beyrouth l’analyste sécuritaire Riad Kahwaji.

Ces pourparlers devraient également mettre l’accent sur le renforcement des capacités des FAL. «L’objectif sera de donner à l’armée libanaise les moyens d’assurer la sécurité du Sud et d’assumer des responsabilités susceptibles de convaincre Israël de la capacité de l’État [libanais] à contrôler la frontière», a poursuivi M. Kahwaji, avant d’ajouter: «Cela pourrait, à terme, ouvrir la voie à un retrait israélien complet du territoire libanais».

L’ancien député et militant politique Fares Souaid partage cette analyse concernant la réunion au Pentagone. «Les discussions devraient porter sur les modalités permettant d’assurer le contrôle de l’État libanais sur l’ensemble de son territoire», a-t-il estimé.

Avancer sous pression

Au cœur de cette dynamique diplomatique se trouve Joseph Aoun, qui, selon plusieurs analystes, aurait pris une décision stratégique majeure consistant à poursuivre envers et contre tout les efforts de stabilisation, en dépit des pressions politiques croissantes exercées par le Hezbollah et ses alliés.

«L’État n’a pas véritablement d’autre choix que d’avancer», estime à ce titre M. Kahwaji. «Il existe une volonté claire au sein du gouvernement de conduire ces négociations vers une issue positive susceptible de mettre fin à la guerre. Sous parrainage américain, ce processus est devenu la seule voie réaliste pour sortir le Liban de l’impasse actuelle.»

De son côté, le Hezbollah a appelé à plusieurs reprises les responsables libanais à mettre fin aux discussions directes avec Israël, tout en agitant le spectre de troubles internes si celles-ci se poursuivaient. C’est dans ce contexte tendu que, le 21 mai, le département américain du Trésor a sanctionné neuf personnes au Liban, parmi lesquelles des figures politiques liées au Hezbollah, des responsables sécuritaires libanais ainsi que des membres du mouvement Amal, tous accusés d’entraver le processus de paix et les efforts visant au désarmement du Hezbollah.

Selon M. Kahwaji, l’évolution du rapport de force à l’échelle régionale a considérablement réduit la capacité de nuisance du Hezbollah face à ces négociations. «Le Hezbollah est aujourd’hui bien plus affaibli qu’il ne l’était auparavant, et cet affaiblissement se poursuivra indépendamment de ses déclarations ou de ses actions», affirme-t-il.

«Même au Liban, nombre de ses anciens alliés s’en sont éloignés. Ni le Hezbollah, ni le président de la Chambre Nabih Berry, ni les formations de gauche alliées ne sont aujourd’hui en mesure de reproduire les événements de mai 2008.»

M. Kahwaji faisait ici référence à la prise de contrôle de Beyrouth-Ouest par le Hezbollah et ses alliés. À l'époque, cette démonstration de force répondait à la décision du gouvernement de démanteler le réseau privé de télécommunications de la formation pro-iranienne et de limoger le chef de la sécurité de l’aéroport, jugé trop proche du mouvement. Les affrontements, qui s’étaient rapidement étendus au-delà de la capitale, avaient duré plusieurs jours et fait plus de 70 morts à l’échelle nationale.

Malgré l'élan qui entoure les discussions actuelles entre Israël et le Liban, M. Souaid appelle à la prudence et souligne que le processus demeure politiquement fragile et extrêmement sensible.

«C’est une voie complexe», prévient-il. «Le Liban ne dispose toujours pas d’un consensus national complet autour de l’initiative du président, tandis qu’Israël pourrait chercher à instaurer une ceinture de sécurité élargie s’étendant de Gaza au Liban-Sud et au sud de la Syrie.»

Pour autant, M. Souaid reste convaincu que les négociations demeurent la seule option viable pour le Liban. «Il n’existe pas d’autre alternative avec Israël que la négociation, et cette réalité fait aujourd’hui l’objet d’une large reconnaissance. Nous sommes désormais sur les rails, mais nous entrons aussi dans une phase où tout peut arriver», nuance-t-il.

Faire tomber le tabou

Pendant des décennies, engager des négociations directes avec Israël a été considéré comme un interdit politique absolu au Liban, en raison des risques de fracture interne et des représailles redoutées du Hezbollah. Pourtant, les discussions de deux jours tenues à Washington les 14 et 15 mai ont marqué, de l'avis de plusieurs analystes, une rupture profonde dans le paysage politique libanais, sur fond de recomposition géopolitique régionale accélérée.

«Le tabou entourant les discussions avec Israël s’effrite progressivement depuis plusieurs semaines, mais ces négociations ont officiellement mis le processus sur les rails», estime M. Kahwaji. «Il s’agit désormais d’une réalité établie.»

M. Souaid évoque lui aussi «un tournant politique historique», rappelant qu’il ne s’agit que de la troisième fois que le Liban et Israël engagent un dialogue diplomatique direct.

«La première remonte à 1949 avec l’accord d’armistice, resté en vigueur jusqu’en 1969. La deuxième date de 1983, lorsque le Liban a signé un accord de paix avec Israël», rappelle-t-il.

«L’accord de 1983 a finalement échoué parce que la donne régionale et internationale de l’époque y était hostile», explique-t-il.

«Le contexte libanais interne comme le contexte arabe plus large n’étaient pas favorables en 1983», poursuit-il. «Sur le plan international, l’accord s’inscrivait dans le contexte de la guerre froide, et l’Union soviétique s’opposait à ce que le Liban bascule dans l’orbite américaine.»

Selon M. Souaid, la donne a changé: les négociations actuelles se déroulent dans des conditions régionales et internationales nettement plus propices, tandis que l’opposition intérieure s’avère affaiblie, malgré le durcissement de ton affiché par le Hezbollah et le président de la Chambre, Nabih Berry.

 

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