L’amorce des négociations entre le Liban et Israël dans la capitale américaine est de bon augure, elle présage le commencement d’une nouvelle ère qui pourrait s’avérer salutaire dans un Liban à la dérive. Le fait que l’État libanais se soit émancipé de l’emprise du Hezbollah sur un enjeu aussi crucial que celui des négociations directes avec Israël constitue en soi un tournant dans l’histoire de ce conflit. Cet état de prostration politique prolongée a des effets délétères sur un État qui n’arrive pas à exercer sa souveraineté. L’importance de cette nouvelle étape tient à la démarche inédite de l’État libanais qui prend ses distances vis-à-vis du Hezbollah, et se démarque des négociations entre l’Iran et Israël. Cette démarche est porteuse d’une dynamique qui pourrait, en cas de réussite, mettre fin à sept décennies de conflits ouverts qui ont transformé le pays en théâtre opérationnel à des guerres par procuration. La démarche actuelle est entravée par l’absence relative de consensus entre les composantes nationales, les clivages idéologiques résiduels, et la gouvernance dysfonctionnelle.
Ces déficits systémiques ont affaibli l’autorité de l’État au profit des politiques putschistes qui se sont succédé tout au long des sept dernières décennies. Ces obstacles de taille sont contrebalancés par la lassitude de l’ensemble de la population libanaise. À l’exception d’une majorité de la communauté chiite, celle-ci ne voit en effet aucune raison à cette dynamique guerrière qui se nourrit d’un narratif idéologique propre à la politique de subversion du régime iranien. C’est une guerre délégitimée par définition et unanimement conspuée par l’ensemble des Libanais qui y voient la source de leurs malheurs conjugués.
Ce processus de négociation est décuplé par une guerre en cours. Dans ce contexte, les Israéliens ont d’ores et déjà fait part de leur intention d’en finir avec les aléas sécuritaires et stratégiques posés par un État libanais phagocyté de manière cyclique par des politiques de subversion alternées. Nous sommes confrontés à des crises endémiques qui ont empêché l’État d’établir son autonomie morale et politique, ainsi que d’enrayer les extraterritorialités politiques et sécuritaires qui ont prévalu sous divers prétextes occasionnels.
À défaut d’une défaite militaire du Hezbollah, l’État libanais serait acculé à des concessions sécuritaires et stratégiques face à des politiques de puissance qui entameront ce qui reste de ce faux-semblant d’existence étatique. Selon toute présomption, la latitude diplomatique de l’État est inversement proportionnelle à la défaite militaire du Hezbollah et de ses alliés. La défaite du Hezbollah est la condition préjudicielle à la réussite d’une diplomatie de fin de conflit. Autrement, toute négociation au narratif étriqué ne fera que perpétuer des décennies de guerres reportées. La question cruciale qui se pose à ce stade est celle de la capacité de l’État libanais à perdurer cette dynamique, à imposer ses prérogatives souveraines et à finaliser les protocoles multiples qui devraient l’entériner.
Le fait de se cantonner aux versions purement opérationnelles et sécuritaires de cette démarche de paix reproduit des blocages idéologiques, des politiques de sabotage qui se nourrissent de rivalités de puissance en mutation permanente. Reste à savoir si le gouvernement en place est à même de protéger sa latitude opérationnelle, et de se dégager des verrouillages imposés par la politique de domination du Hezbollah et ses intérêts stratégiques. À moins de restaurer l’autonomie normative et opérationnelle de l’État vis-à-vis des régimes successifs de suzeraineté, cette démarche finira par s’étioler.
La réponse déliée de l’État israélien concernant l'aspiration à une paix formalisée par un traité se heurte jusqu'à présent à des interdits idéologiques et à divers blocages. Ceux-ci contredisent une volonté de normalisation peu concernée par les lestes idéologiques d’une ère révolue au Liban. Cet état d’indétermination qui prévaut à l’heure actuelle devrait se résorber dans des délais raisonnables afin de mettre fin aux intérims sécuritaires et d'asseoir la paix dans une durée historique.
Il est impératif pour le Liban de privilégier ses intérêts sécuritaires propres au dépens des dystopies meurtrières, des politiques de puissance régionales et des canevas stratégiques modulés par les acteurs des guerres froides dans leurs versions arabe, islamique et internationale. Le principal ennui dans ce genre de scénario est l’incapacité de l’État libanais à honorer ses engagements, à exercer sa souveraineté de plein droit et à passer outre les contraintes idéologiques et stratégiques qui l’ont transformé en terre d’élection aux conflits régionaux et internationaux en gestation. La fin de cet intérim stratégique est et a toujours été dans notre cas un impératif de survie. Notre capacité à opérer cette transition passe non seulement par une médiation diplomatique, une parmi tant d’autres qui ont échoué, mais par des actes de souveraineté qui mettraient fin à cet état d’indétermination indéfiniment prolongé. À défaut, le Liban, à l’image de cette région, scellera son statut de terre brûlée.




Commentaires