Au Liban, même l’école est devenue un pari. Entre la peur du trajet, l’angoisse d’un bombardement et le spectre d’un enseignement en ligne dont beaucoup d’enfants sont sortis à moitié vides, les parents bricolent des décisions qu’aucun père ni aucune mère ne devrait avoir à prendre. D’un côté, le danger dehors. De l’autre, l’écran dedans. Et entre les deux, une enfance qui continue, tant bien que mal.
Au Liban, on ne parle plus d’une rentrée scolaire. On parle d’un système D éducatif sous sirènes. Depuis la décision prise le 10 mars par la ministre de l’Éducation, Rima Karamé, de relancer les cours «dans la mesure du possible», en laissant aux établissements le choix entre présentiel, distanciel ou hybride selon les régions et les conditions de sécurité, une nouvelle loterie s’est installée dans les foyers: envoyer son enfant à l’école, ou ne pas l’y envoyer.
Sur le papier, la formule paraît pragmatique. Sur le terrain, elle laisse surtout les familles seules face à une question impossible: faut-il envoyer son enfant à l’école quand l’horizon reste chargé de menaces, ou le garder à la maison au risque de le replonger dans un distanciel dont beaucoup gardent un souvenir amer depuis le Covid? Le dilemme n’oppose pas seulement la sécurité au confort. Il oppose deux peurs bien réelles: celle du danger immédiat et celle d’un décrochage silencieux.
Dans plus d’un foyer, le débat commence bien avant le portail de l’établissement. L’un des parents ne veut plus exposer les enfants à cette maudite guerre. La pédagogie passera après, tranche-t-il ou tranche-t-elle. L’essentiel, dit-on, est qu’ils s’en sortent sains et saufs. En face, l’autre réplique qu’on ne protège pas un enfant en l’arrachant sans cesse à l’école, à ses repères, à sa discipline, à sa base. On ne veut pas le voir perdre son année, son élan, son avenir. Et pendant que les adultes s’opposent, les enfants, eux, flairent la brèche et apprennent très vite à en profiter: «Papa a dit qu’on peut ne pas aller demain, les nouvelles sont alarmantes…»
Au fond, peu importe qui, du père ou de la mère, tient tel ou tel rôle. Ce qui compte, c’est que le désaccord s’est invité jusque dans l’intimité des couples. Au Liban, le débat scolaire ne se joue plus seulement entre les familles et les établissements. Il oppose désormais deux instincts tout aussi légitimes l’un que l’autre: protéger l’enfant tout de suite, ou protéger ce qu’il deviendra plus tard.
Le traumatisme du Covid
Si le choix est devenu si lourd, c’est parce que les parents libanais savent déjà ce que vaut l’école derrière un écran. En 2020 et 2021, pendant l’épidémie du Covid, le pays a testé grandeur nature l’enseignement à distance. Et beaucoup de familles en ont gardé le même verdict, sans appel: désastreux.
Des enfants connectés, peut-être. Instruits, beaucoup moins.
Discipline aux abonnés absents. Concentration en miettes. Cours suivis d’une oreille, attention déjà partie ailleurs, devoirs bâclés, bases fragilisées. Des parents transformés en surveillants, répétiteurs, policiers du salon. Et, chez les plus petits surtout, cette impression tenace d’avoir passé des mois entiers à «faire école» sans vraiment apprendre.
Une mère le résume mieux que tous les rapports: «La base n’est pas la même.» Son grand garçon, scolarisé normalement jusqu’en sixième, n’a pas les mêmes fondations que ses frères jumeaux, dont les premières années se sont déroulées entre fermetures, écrans, interruptions et scolarité à domicile. Chez l’aîné, le socle tient. Chez les plus jeunes, il manque quelque chose. Ce n’est pas seulement une question de niveau. C’est une question d’assise.
Au Liban, l’enseignement à distance n’a pas simplement déplacé la classe. Il l’a souvent vidée de ce qui en faisait une vraie classe: un cadre, un rythme, une autorité, une présence. Une méta-analyse publiée en 2025 dans Learning and Instruction, fondée sur 103 études menées dans 45 pays, va d’ailleurs dans le même sens: pertes d’apprentissage significatives, particulièrement en mathématiques, et effets persistants plus de deux ans après le début de la pandémie. Autrement dit, le distanciel peut maintenir un fil. Il remplace mal une vraie école.
Rebelote avec la guerre
Puis est venue la guerre de 2024. Rebelote. Écoles fermées, établissements transformés en centres d’accueil, régions sous tension, présentiel impossible ici, hybride bricolé là, online imposé ailleurs. Une nouvelle fois, la carte scolaire libanaise n’a plus obéi à une logique pédagogique, mais à la géographie du danger.
Et voilà que le scénario recommence.
Aujourd’hui encore, selon les régions et la situation sécuritaire, certaines écoles rouvrent en présentiel, d’autres basculent en hybride, d’autres maintiennent les enfants derrière un écran. Officiellement, il s’agit d’assurer une continuité pédagogique. Dans la vraie vie, cela ressemble souvent à une scolarité en pointillés.
Car le problème n’est pas seulement de se connecter. Encore faut-il avoir de l’électricité, une connexion qui tienne debout, un appareil disponible, un coin calme pour travailler, et des parents capables de suivre. Dans bien des foyers libanais, rien de tout cela ne va de soi. L’école en ligne protège parfois les corps, mais elle laisse souvent les têtes à moitié vides.
Les parents le savent. Ils ont déjà payé pour voir.
Le choix du moins mauvais
Si les familles hésitent tant, ce n’est pas parce qu’elles minimisent le danger. C’est parce qu’elles connaissent aussi le prix de l’autre option.
Envoyer son enfant à l’école, c’est accepter une angoisse de plus dans un pays qui en déborde déjà. Le garder à la maison, c’est risquer de le voir reculer encore, perdre en discipline, en concentration, en socle, en confiance. D’un côté, la peur du trajet, de l’alerte, du mauvais jour, du mauvais endroit, du mauvais moment. De l’autre, la quasi-certitude qu’une scolarité prolongée derrière écran abîme plus qu’elle ne sauve.
Au fond, les parents libanais ne sont plus coincés entre deux bonnes solutions. Ils sont condamnés à départager deux mauvaises. Ils ne choisissent pas le meilleur. Ils gèrent le moins mauvais.
Et c’est peut-être cela, le plus accablant. Entre le missile et le modem, entre le portail de l’école et la table du salon, le Liban impose à ses familles un choix qu’aucun parent ne devrait avoir à faire. À force de vouloir sauver les enfants du danger, on finit par les exposer à une autre hémorragie, plus lente, moins spectaculaire, mais tout aussi redoutable: une école affaiblie, une base trouée, un avenir grignoté. Dans ce pays où l’on demande sans cesse aux citoyens de composer avec l’exception, même l’enfance n’a plus droit au normal. Elle apprend, elle aussi, à survivre.




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