Au Liban-Sud, une Ligne jaune que personne n’a tracée mais que tout le monde subit
©Ici Beyrouth

Il est des lignes qui précèdent leur propre existence. Au Liban-Sud, l’une d’entre elles ne figure sur aucune carte, n’a été entérinée par aucun accord, ni reconnue par l’Organisation des Nations unies (ONU). Pourtant, elle impose déjà sa logique au terrain, aux déplacements et à la destruction.

Les Israéliens l’appellent la «Ligne jaune». Et comme souvent dans cette région, ce qui naît comme dispositif militaire provisoire tend à s’installer dans la durée.

Une ligne unilatérale, jusqu’à 8 kilomètres à l’intérieur du Liban

«La ligne jaune est une ligne non officielle, imposée par Israël», explique le général Khalil Gemayel, ancien commandant du secteur sud du Litani, dans un entretien accordé à Ici Beyrouth.

Selon lui, cette ligne traverse le Sud de part en part, du front ouest au front est. Sa profondeur varie selon les zones, dans le sens où «elle atteint jusqu’à 8 kilomètres, avec un minimum d’environ 5 kilomètres».

Par endroits, cette profondeur pourrait s’étendre jusqu’à une dizaine de kilomètres, traduisant une volonté d’élargir progressivement la zone tampon. L’ensemble couvre actuellement 500 km² et inclut 55 localités libanaises, dont une grande partie est aujourd’hui détruite ou devenue inhabitable, tel que rapporté par le général Gemayel.

Entre la Ligne bleue (ligne de retrait tracée par l’ONU en 2000 pour confirmer le départ israélien du Liban-Sud) et la Ligne jaune, les Israéliens ont appliqué une politique de terre brûlée, comme l’observe le général. Toute présence est dissuadée, voire rendue impossible. Le parallèle avec Gaza s’impose: un espace vidé, nivelé, transformé en no man’s land sous pression militaire constante.

Dans ce contexte, la Force intérimaire des Nations unies au Liban demeure positionnée le long de la Ligne bleue, mais sans réelle capacité d’action face à cette nouvelle configuration. L’armée libanaise, elle, se déploie, au nord de la ligne jaune.

De Bayada à Kfarchouba, une avancée par les hauteurs

Pour saisir la logique de cette ligne, il faut observer le relief. Elle ne suit pas un tracé rectiligne, puisqu’elle progresse d’ouest en est en s’appuyant sur les collines et les points dominants.

Le général Gemayel décrit, dans ce contexte, une succession continue de positions formant cette ligne de contrôle, de Bayada jusqu’aux hauteurs de Kfarchouba: Bayada, Chamaa, Tayr Harfa, Chihine, Salhani, Beit Lif, Rcheif, Bint Jbeil, Aynata, Nabi Youchaa, Mhaybib, Talloussa, Bani Hayyan, Qantara, Deir Seriane, Taybé, Roub Thalathine, Oueida, Ezziyé, Khiam, Tallit el Sahra à Kfarchouba.

«L’armée israélienne avance par les collines, par les positions dominantes et entre ces points, elle rase les villages», résume-t-il.

Parmi l’ensemble des localités concernées figurent cinq villages chrétiens. Trois d’entre eux, à savoir Rmeich, Debel et Aïn Ebel, ont été relativement épargnés. Les deux autres, Alma el-Chaab et Qaouzah, ont en revanche été partiellement détruits.

Dans les trois villages encore debout, la présence de l’État libanais tente de subsister. L’armée y organise, dans des conditions difficiles, l’acheminement d’aides humanitaires et médicales. Ces derniers jours, médicaments, équipements hospitaliers et matériel de première nécessité ont pu y être introduits, malgré un accès fortement restreint.

Une zone vidée, une ligne de fait

Une inflexion notable est venue confirmer cette dynamique sur le terrain. Le porte-parole arabophone de l’armée israélienne, Avichay Adraee, a publié dimanche sur la plateforme X, une carte détaillant pour la première fois les contours de cette zone. Le document, présenté comme une «ligne de défense avancé», dessine un périmètre qui dépasse largement la simple bande frontalière. Il inclut non seulement des dizaines de localités du Sud, de Naqoura à Khiam, en passant par Bint Jbeil et Qantara, mais s’étend également, par endroits, au nord du Litani.

Plus frappant encore, cette cartographie projette la zone tampon au-delà du seul espace terrestre. Elle suggère une extension vers l’ouest, en mer, au large de Ras el-Bayada, ainsi qu’un prolongement à l’est vers les contreforts de l’Anti-Liban. Une représentation qui traduit moins une posture défensive ponctuelle qu’une volonté de redéfinir en profondeur les équilibres territoriaux, en inscrivant sur la carte ce qui s’impose déjà, progressivement, sur le terrain.

«C’est exactement le même modèle que Gaza», affirme le général Gemayel. «Une zone tampon, interdite, où toute présence est considérée comme une menace».

Dans cette partie du territoire libanais, la vie civile est suspendue. Les habitants ne peuvent pas revenir. Les zones sont soit occupées, soit maintenues sous pression permanente. Toute tentative d’approche est immédiatement dissuadée.

Par ailleurs, la question de la pérennité de la Ligne jaune se pose déjà. Le précédent de la Ligne bleue nourrit les inquiétudes. Pour le général Gemayel, la distinction reste nette: «Cette ligne ne peut pas devenir officielle. Elle n’a aucune base légale». Reste que, sur le terrain, les faits s’imposent plus vite que le droit.

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