Pour comprendre ce qui se passe en Iran et le comportement de ses dirigeants survivants, il faut partir d’une idée centrale. Le régime iranien ne pense pas comme les autres.

Ailleurs, un dirigeant commence par une question simple. Combien de vies vont être perdues ? Combien de villes détruites ? Jusqu’où peut-on aller sans ruiner le pays ?

À Téhéran, ce raisonnement n’est pas essentiel. Loin de là.

Il faut revenir à la guerre Iran-Irak. Nous sommes en 1980. L’ayatollah Khomeini vient d’arriver au pouvoir. Quand l’armée irakienne de Saddam, jamais en retard d’une erreur, attaque le pays, le régime ne mise pas d’abord sur la stratégie militaire, mais sur le sacrifice.

Des enfants de 12 ans sont envoyés sur les champs de mines. On leur donne une petite clé en plastique, présentée comme la clé du paradis, et on les envoie marcher devant pour déclencher les mines. Le pouvoir dévore ses enfants. 

La guerre dure huit ans. Elle fait entre cinq cent mille et un million de morts côté iranien. Le régime tient, non pas parce qu’il est fort ou légitime, mais parce qu’il a réussi à intégrer la mort de ses propres citoyens dans son fonctionnement. 

Depuis 1979, la République islamique s’est construite sur cette idée. La mort n’est pas seulement un coût, elle peut devenir une ressource politique. Mourir pour la cause est présenté comme un honneur, parfois comme un idéal.

Cette vision puise dans un épisode fondateur du chiisme, le martyre de Hussein à Kerbala. Un sacrifice face à l’injustice dont Khomeini a fait un pilier du régime. En le détournant et en manipulant son sens.

Depuis, cette mémoire religieuse est invoquée en permanence pour maintenir un système de pouvoir.

Les destructions ne fragilisent pas forcément le régime. Pire, elles le renforcent. Nous avons tous vu les images des manifestations de soutien au régime ces dernières semaines. Plus la pression extérieure augmente, plus il peut se présenter comme assiégé. L’instabilité devient utile.

On pourrait se dire que ce régime ne peut logiquement pas tenir encore après des décennies de crise économique, de répression et de contestation. 

Mais il n’y a pas de logique. 

Le système repose sur un noyau dur, d’environ un million de membres des Gardiens de la Révolution et des Bassidj. Avec leurs familles et leurs réseaux, cela représente une part significative de la population. Des gens liés au régime, pas toujours par idéologie, mais parce qu’ils en dépendent pour vivre.

Ces structures ne sont pas seulement militaires. Elles contrôlent une large part de l’économie. Un système fermé, qui redistribue les ressources à ceux qui le servent. Et ça dure depuis 47 ans. 

Les dirigeants, eux, ne croient pas à cette idéologie. Si une grande partie d’entre eux sont morts, ce n’est pas parce qu’ils étaient au front en train d’appliquer leurs préceptes. C’est le front qui est venu à eux, dans les bunkers où ils étaient cachés. 

Certains invoquent le sacrifice. D’autres le vivent. 

Et quand certains ne sont pas d’accord avec le «chaos constructif», la répression féroce s’abat. Elle a les mêmes visages à chaque fois: les manifestants tués en 2009, en 2019, en 2022, en 2026. Par dizaines de milliers. Les femmes arrêtées pour une mèche de cheveux.  

Tout doit être cadenassé. Et au-delà des frontières, des sociétés entières sont prises en otages dans des conflits qui ne les concernent pas. Au Liban, en Syrie, en Irak, au Yémen.

On se retrouve, dans ce conflit, face à deux visions de l’existence. 

D’un côté, des sociétés qui cherchent, tant bien que mal, à limiter les pertes. De l’autre, un régime qui a intégré le sacrifice dans son ADN depuis 1979 et qui s’en sert pour justifier ce qu’il impose à sa population et à d’autres.

Face à un acteur pour qui la destruction n’est pas forcément un échec, les repères classiques ne suffisent plus.

C’est ce qui rend toute négociation difficile, souvent déroutante, voire impossible.

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