À l’occasion de la Journée mondiale de l’asthme, célébrée ce mardi 5 mai, le message international est clair: l’asthme ne se résume pas à une toux, à un sifflement ou à une allergie saisonnière. Il pose aussi la question de l’accès aux inhalateurs, de la pollution, du tabac, des générateurs, des poussières et, au Liban, d’un air rendu plus agressif encore par la guerre d’Israël contre le Hezbollah sur le sol libanais.
L’asthme n’est pas une simple gêne respiratoire. C’est une maladie inflammatoire chronique des bronches. Les voies respiratoires deviennent hypersensibles, se rétrécissent, produisent parfois davantage de mucus, et laissent passer l’air plus difficilement. Résultat: toux persistante, respiration sifflante, oppression thoracique, essoufflement, réveils nocturnes ou gêne à l’effort.
Dans le monde, le poids de la maladie reste considérable. Selon l’Organisation mondiale de la santé, l’asthme a touché environ 363 millions de personnes en 2023 et provoqué 442.000 décès. Il s’agit aussi de la maladie chronique la plus fréquente chez l’enfant. Pourtant, avec un traitement adapté, une bonne technique d’inhalation et un suivi régulier, l’asthme peut souvent être contrôlé.
Cette année, la Journée mondiale de l’asthme, coordonnée par la Global Initiative for Asthma, met l’accent sur un enjeu très concret: l’accès aux inhalateurs anti-inflammatoires pour toutes les personnes asthmatiques. Le message est essentiel: l’asthme n’est pas seulement une crise à soulager, c’est une inflammation à contrôler.
Soulager n’est pas contrôler
Le grand malentendu tient souvent à l’usage des inhalateurs. Beaucoup de patients les considèrent comme des médicaments de secours, à utiliser seulement quand “ça serre”. Or l’asthme fonctionne souvent en deux temps: la crise visible, celle qui coupe le souffle, et l’inflammation de fond, plus silencieuse, qui rend les bronches prêtes à réagir au moindre déclencheur.
C’est pourquoi les traitements de fond, notamment les corticoïdes inhalés lorsqu’ils sont prescrits, jouent un rôle central. Ils ne servent pas seulement à calmer les symptômes: ils réduisent le risque de crises sévères, de passages aux urgences, d’hospitalisations et de complications évitables.
Au Liban, cette bataille passe aussi par les pharmacies. Le Dr Abdulrahman Merkbawi, président de l’Ordre des pharmaciens du Liban, rappelle que l’Ordre “n’est pas en reste” à l’occasion de cette journée. Sur ses plateformes, il a publié une série de recommandations destinées à rappeler le rôle du pharmacien dans le contrôle de l’asthme: vérifier les traitements, expliquer la différence entre traitement de fond et traitement de secours, corriger la technique d’inhalation, encourager l’observance et orienter le patient vers le médecin lorsque les symptômes se répètent.
Ce point est loin d’être secondaire. Un inhalateur mal utilisé, un traitement arrêté trop tôt ou un recours trop fréquent au spray de secours peuvent transformer une maladie contrôlable en succession de crises. Dans l’asthme, le médicament compte. Mais la manière de l’utiliser compte presque autant.
Au Liban, une maladie fréquente mais mal cernée
Le Liban ne dispose pas d’un grand registre national récent permettant de suivre précisément l’asthme. Les chiffres disponibles sont dispersés, mais ils convergent. Une étude nationale publiée en 2021 chez les adultes libanais de 16 ans et plus estimait la prévalence de l’asthme diagnostiqué par un médecin à 6,7%, et celle de l’asthme actuel à 5%. En 2019, lors d’une campagne nationale de contrôle de l’asthme, le ministère de la Santé évoquait environ 9% d’adultes asthmatiques au Liban, en insistant déjà sur le lien entre asthme, allergies et pollution.
Ce lien est essentiel. Au Liban, l’asthme marche souvent avec la rhinite allergique, les éternuements, la toux chronique, les yeux qui piquent et l’irritation de la gorge. Quand le nez est inflammatoire, les bronches ne sont jamais très loin.
Allergies, climat, pollution: le terrain libanais
Dans une enquête précédente, Ici Beyrouth s’était déjà penché sur l’essor des allergies saisonnières au Liban. Au printemps et à l’automne, poussière, pollens, moisissures et humidité favorisent les poussées. Les symptômes peuvent mimer une infection virale, mais sans fièvre: nez qui coule, yeux irrités, toux, gêne respiratoire, parfois respiration sifflante ou crise d’asthme.
Le changement climatique complique encore ce terrain. Le réchauffement prolonge les saisons polliniques, favorise la production de pollen et rend les allergies plus durables. En ville, les pollens restent plus longtemps en suspension, tandis que les particules fines issues du trafic et des générateurs irritent les voies respiratoires et amplifient les réactions allergiques.
À cette dimension saisonnière s’ajoute le Liban quotidien: générateurs diesel, embouteillages, rues étroites, parc automobile vieillissant, déchets parfois brûlés, air stagnant. Des travaux menés à l’AUB ont montré que les particules émises par certains générateurs diesel domestiques sont en grande partie quasi-ultrafines, capables d’atteindre les zones profondes du poumon. Dans un pays où la crise de l’électricité a rendu les générateurs presque indispensables, cette pollution fait partie du décor respiratoire.
Ici Beyrouth avait également signalé le poids des embouteillages dans cette asphyxie urbaine. Le trafic routier agit comme une source majeure de pollution, aggravée par la densité des véhicules, l’ancienneté du parc automobile et l’effet de canyon urbain créé par les rues resserrées entre des immeubles élevés. Dans ces conditions, les polluants restent piégés à hauteur d’homme. Et donc à hauteur de bronches.
La guerre, couche toxique supplémentaire
À cette pollution chronique s’est ajoutée une pollution de guerre. Depuis l’escalade de la guerre d’Israël contre le Hezbollah sur le sol libanais, les frappes, incendies, destructions de bâtiments, fumées de combustion, poussières de gravats et déplacements de population ont créé un environnement encore plus agressif pour les voies respiratoires.
Il faut rester prudent: il n’existe pas, à ce stade, de registre public permettant de chiffrer précisément l’augmentation des crises d’asthme liée à la guerre. Mais le terrain respiratoire, lui, s’est clairement dégradé.
La Dre Carole Youakim, pneumologue et allergologue, explique que les fumées liées aux frappes ou aux incendies ne sont jamais de simples fumées. Elles peuvent contenir des particules fines, des gaz irritants et des résidus issus de la combustion de matériaux domestiques: plastiques, peintures, câbles, meubles, tissus, appareils électriques. Sans mesures précises, il est impossible de savoir exactement ce que les habitants inhalent. Mais lorsqu’une odeur de brûlé est forte et persistante, elle traduit déjà une exposition suffisamment marquée pour irriter les yeux, la gorge et les bronches.
Chez les asthmatiques, ce type d’exposition peut provoquer toux, respiration sifflante, oppression thoracique, essoufflement ou poussée de crise. Les enfants, les personnes âgées, les voisins d’immeubles touchés, les habitants de quartiers enfumés et les déplacés vivant dans des espaces mal ventilés sont particulièrement vulnérables.
La guerre aggrave aussi l’asthme de manière plus indirecte: stress, déplacements, humidité, surpeuplement, interruption des traitements, difficulté d’accès au médecin ou à la pharmacie, exposition à de nouveaux allergènes dans les lieux d’accueil. L’asthme se retrouve alors pris dans un étau: la maladie, l’air, la peur, et parfois la rupture du suivi médical.
Tabac, automédication, mauvais usage
Il serait pourtant trop simple de tout mettre sur le dos de l’air. Le tabac reste un facteur majeur, notamment chez l’enfant exposé au tabagisme passif. L’automédication est un autre problème. Beaucoup de patients confondent allergie, grippe, bronchite, Covid, toux post-virale et asthme. D’autres utilisent mal leur inhalateur, arrêtent le traitement de fond dès qu’ils vont mieux, abusent du spray de secours ou craignent les corticoïdes inhalés par confusion avec les corticoïdes pris par voie orale ou injectable.
Or un asthme mal contrôlé se reconnaît assez simplement: recours fréquent à l’inhalateur de secours, réveils nocturnes, gêne à l’effort, toux persistante, crises répétées, passages aux urgences ou impression de ne jamais récupérer après une infection, une poussière ou une exposition à la fumée.
Le message médical doit donc être clair: un asthme qui se réveille souvent n’est pas une fatalité. C’est un signal. Il faut revoir le diagnostic, vérifier la technique d’inhalation, adapter le traitement, identifier les déclencheurs et établir un plan d’action avec le médecin.
Soigner les bronches, mais aussi l’air
À l’échelle individuelle, quelques réflexes peuvent réduire les crises: prendre le traitement de fond lorsqu’il est prescrit, ne pas se contenter du spray de secours, éviter le tabac, vérifier la bonne technique d’inhalation, limiter l’exposition aux poussières, aérer au bon moment, éviter l’effort lors des pics de pollution et consulter rapidement en cas d’essoufflement inhabituel.
Mais au Liban, la réponse ne peut pas être seulement individuelle. Demander à un asthmatique de “faire attention” dans un pays saturé de générateurs, d’embouteillages, de fumées de guerre, de poussières et de logements humides revient à lui demander de respirer entre les mailles d’un filet.
La Journée mondiale de l’asthme rappelle donc une évidence: l’inhalateur peut sauver une bronche en crise. Mais l’air que l’on respire reste un traitement collectif.
Et au Liban, ce traitement-là est encore très mal prescrit.




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