Chaque 12 mai, le monde célèbre les infirmières, en mémoire de Florence Nightingale, pionnière des soins infirmiers modernes. Mais au Liban, cette journée ne peut se limiter à un hommage convenu. Dans un pays usé par la crise, l’exode des compétences, la pression hospitalière et les secousses de la guerre, les infirmières et infirmiers ne sont plus seulement au chevet des patients: ils sont au chevet d’un système de santé à bout de souffle.
Derrière cette date du 12 mai, il y a une mémoire fondatrice. Florence Nightingale, née en 1820, est entrée dans l’histoire comme la «dame à la lampe», après avoir transformé les soins apportés aux soldats blessés pendant la guerre de Crimée. Mais son héritage dépasse l’image de compassion. Nightingale a imposé une méthode: hygiène, organisation, observation, formation, discipline. Elle a fait du soin infirmier non pas une simple vocation charitable, mais une profession structurée, centrale dans l’hôpital moderne.
Deux siècles plus tard, le thème choisi pour la Journée mondiale des infirmières 2026 résonne avec une force particulière au Liban: «Our Nurses. Our Future. Empowered Nurses Save Lives» — nos infirmières, notre avenir; des infirmières autonomisées sauvent des vies. Derrière la formule, une évidence: un système de santé ne tient pas seulement par ses murs, ses machines ou ses discours. Il tient par celles et ceux qui assurent, jour et nuit, la continuité du soin.
Au Liban, cette phrase n’a rien d’un slogan. Elle ressemble à un diagnostic.
Les héritières de Nightingale dans un pays sans répit
Dans les hôpitaux libanais, l’infirmière est souvent la première présence et la dernière main tendue. Elle surveille, administre, rassure, alerte, accompagne. Elle repère l’urgence avant qu’elle ne s’aggrave, absorbe l’angoisse des familles, amortit la colère des patients et encaisse les nuits longues, les services tendus, les manques et les silences.
Elle est aussi prise entre plusieurs feux: le médecin, parfois abrupt, souvent pressé, qui compte sur elle pour faire tenir le service; le patient, qui souffre et dont les plaintes sont légitimes; et les familles, inquiètes, impatientes, parfois démunies face à une information médicale qui leur échappe. Faute de pouvoir toujours parler au médecin, beaucoup déversent leur anxiété, leur colère ou leur frustration sur l’infirmière. Elle devient alors le paratonnerre du service: celle que l’on appelle sans cesse, que l’on interpelle, que l’on presse, que l’on rend parfois responsable de ce qui dysfonctionne autour d’elle. Le soldat inconnu de l’hôpital. La porteuse d’eau du soin.
Le Liban aime remercier ses soignants dans les crises. Mais au quotidien, il leur demande surtout de tenir. Depuis 2019, les infirmières et infirmiers ne portent plus seulement leur service: ils portent une partie du système. Salaires laminés, patients appauvris, hôpitaux fragilisés, assurances insuffisantes, violences parfois, horaires lourds, perspectives bloquées: le métier est devenu un exercice de résistance.
Et cette résistance a un prix.
Le Liban forme, mais peine à retenir
L’Ordre des infirmières et infirmiers au Liban, créé par la loi n°479 du 12 décembre 2002, encadre une profession devenue vitale. Ses statistiques arrêtées au 9 octobre 2023 recensent 20.186 inscrits, dont 15.637 femmes, soit 77,46%, et 4.549 hommes, soit 22,54%. Mais le chiffre le plus révélateur est ailleurs: seuls 12.838 membres, soit 63,60%, déclarent travailler au Liban.
À côté, 856 inscrits travaillent à l’étranger, 3.491 ne travaillent pas ou sont retraités, et 3.001 ne sont pas déclarés. Derrière ces lignes administratives se lit une réalité brutale: une partie importante du vivier infirmier échappe déjà au système local.
Le paradoxe est d’autant plus cruel que la profession n’est pas en bout de course. Les 26-45 ans représentent près de 70% des inscrits à l’Ordre: une force de travail jeune, formée, souvent expérimentée, mais exposée à l’usure, au découragement et à l’appel de cieux plus cléments.
Le pays continue pourtant de former des profils solides, souvent recherchés ailleurs. Une étude menée par l’AUB avec l’Ordre des infirmières a identifié les principales raisons de cette émigration: salaires et avantages insuffisants, meilleures opportunités à l’étranger et manque d’évolution professionnelle. En clair, le Liban forme, puis regarde partir — ou se retirer — une partie de celles et ceux dont ses hôpitaux ont le plus besoin.
Chaque départ emporte plus qu’un nom sur un tableau de garde. Il emporte une expérience, une mémoire clinique, une capacité d’encadrement. Il laisse des équipes plus jeunes, plus tendues, parfois moins épaulées. Et quand le personnel manque, les patients attendent davantage, les familles s’inquiètent plus, les services se contractent.
Une crise plus ancienne que l’effondrement
La crise actuelle n’est pas sortie de nulle part. Bien avant l’effondrement de 2019, le Liban voyait déjà se dessiner le même paradoxe: former des infirmières et infirmiers compétents, parfois immédiatement exportables, tout en peinant à leur offrir des conditions capables de les retenir.
L’effondrement économique n’a donc pas créé le malaise. Il l’a accéléré, aggravé, rendu presque mécanique. Là où certains voyaient encore une difficulté professionnelle, le pays découvre désormais une menace systémique. Car l’exode infirmier n’est pas seulement un problème social ou corporatiste. C’est un risque sanitaire.
Un hôpital peut remplacer un équipement. Il peut retarder un projet. Il peut négocier avec ses fournisseurs. Mais il ne remplace pas facilement une infirmière expérimentée. Le soin repose sur des gestes, bien sûr, mais aussi sur des réflexes, une mémoire du service, une capacité à anticiper l’aggravation d’un patient, à voir ce que d’autres ne voient pas encore.
L’Ordre face à une lourde responsabilité
À la tête de l’Ordre des infirmières et infirmiers au Liban, Abir Alameh hérite d’un dossier aussi sensible que stratégique. L’enjeu dépasse la défense d’une profession: il touche à la sécurité des patients, à la stabilité des hôpitaux et à la capacité du pays à conserver ses compétences.
Dans ce moment décisif, la tâche de l’Ordre est lourde: documenter la crise, défendre de meilleures conditions de travail, accompagner la formation continue, lutter contre l’exode et rappeler que le soin infirmier n’est pas une fonction secondaire de l’hôpital. C’est l’un de ses piliers.
Soutenir le secteur ne peut donc plus se limiter aux hommages du 12 mai. Il faut agir sur les salaires, les effectifs, la sécurité au travail, les perspectives de carrière et la reconnaissance institutionnelle. Car maltraiter le soin infirmier coûte cher: aux soignants, aux patients, aux hôpitaux et au pays tout entier.
Reconnaître ne suffit plus
Il serait injuste de dire que rien ne bouge. Des efforts existent pour mieux encadrer la profession, reconnaître les spécialisations et structurer davantage le rôle infirmier. Mais les textes ne suffisent pas à réparer l’usure.
La reconnaissance réelle ne se mesure pas aux messages publiés le 12 mai. Elle se mesure aux fiches de paie, aux effectifs par service, à la sécurité au travail, aux plans de carrière, à la formation continue et à la place accordée aux infirmières dans les décisions hospitalières et publiques.
Une infirmière que l’on écoute mieux fait remonter plus vite les risques. Une infirmière mieux formée améliore le soin. Une infirmière protégée reste plus longtemps dans le métier. Une infirmière respectée devient un pilier, pas une variable d’ajustement.
C’est là que le thème mondial de cette année prend tout son sens: des infirmières autonomisées sauvent des vies. Non pas des infirmières héroïsées à bon marché. Non pas des infirmières applaudies un jour par an. Des infirmières reconnues comme une force stratégique du système de santé.
Le dernier rempart
Florence Nightingale avait compris une chose essentielle: la compassion seule ne suffit pas. Il faut une organisation, une méthode, une politique du soin. Deux siècles plus tard, le Liban ferait bien de retenir la leçon.
À force de demander aux infirmières de résister, on transforme la vocation en exil, l’hôpital en gare de départ et le soin en exploit quotidien. Le pays aime célébrer les figures de courage. Il doit désormais apprendre à protéger celles et ceux dont il exige le courage.
La Journée mondiale des infirmières ne devrait donc pas être une parenthèse attendrissante. Au Liban, elle devrait être un électrochoc. Les infirmières et infirmiers ne demandent pas seulement des hommages. Ils demandent les moyens de rester.
Et c’est peut-être cela, la vraie urgence de ce 12 mai: ne plus les remercier seulement parce qu’ils tiennent debout. Les protéger enfin, pour qu’ils n’aient plus à tenir seuls.




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