Le cessez-le-feu devait rendre aux enfants du Liban un peu de silence, de sommeil et d’école. Selon l’Unicef, au moins 59 d’entre eux auraient pourtant été tués ou blessés en une semaine, tandis que plus de 770.000 enfants vivent une détresse psychologique accrue. La guerre ne frappe pas seulement les corps: elle s’installe aussi dans les têtes.
Le cessez-le-feu avait un nom rassurant. Il devait faire taire les armes, rouvrir les routes, ramener les enfants vers les classes, les cours de récréation, les chambres enfin silencieuses. Mais au Liban, même les mots les plus solennels finissent parfois par sonner creux. Depuis l’accord du 17 avril, la violence n’a pas disparu du paysage: elle l’a seulement traversé autrement, par à-coups, par frappes, par alertes, par deuils.
Dans un communiqué publié le 13 mai, l’Unicef dresse un constat brutal: au moins 59 enfants auraient été tués ou blessés au Liban au cours des sept derniers jours, malgré le cessez-le-feu. Parmi eux, deux enfants d’une même famille tués avec leur mère dans une frappe ayant touché leur voiture. Une scène qui résume, à elle seule, l’abîme entre les engagements diplomatiques et la réalité vécue sur le terrain.
Depuis le cessez-le-feu, au moins 23 enfants ont été tués et 93 blessés, selon les chiffres du ministère libanais de la Santé publique cités par l’Unicef. Depuis le 2 mars, le bilan total s’élève à 200 enfants tués et 806 blessés, soit près de 14 enfants tués ou blessés chaque jour. Derrière cette arithmétique froide, il y a une vérité plus terrible: l’enfance libanaise continue de payer le prix d’une guerre qu’elle ne comprend pas, ne décide pas et ne maîtrise pas.
Une trêve qui ne protège pas encore
La formule est presque insoutenable: des enfants meurent ou sont blessés alors qu’ils devraient reprendre le chemin de l’école, retrouver leurs amis, reconstruire une routine après des mois de peur. C’est précisément le message porté par Edouard Beigbeder, directeur régional de l’Unicef pour le Moyen-Orient et l’Afrique du Nord. Près d’un mois après l’accord censé faire taire les armes, “la réalité se révèle très différente”, avertit-il.
Cette réalité, au Liban, porte un nom: l’insécurité permanente. Même quand les fronts semblent moins visibles, même quand le vocabulaire officiel parle d’accalmie, les familles restent suspendues aux notifications, aux rumeurs de frappes, aux ordres de déplacement, au bruit d’un drone, à l’angoisse d’une route à prendre. Le cessez-le-feu n’est pas seulement jugé à la table des négociations; il l’est aussi dans la capacité d’un enfant à dormir sans sursauter.
Car pour un enfant, la guerre ne se mesure pas seulement en kilomètres de front ou en communiqués militaires. Elle se mesure à la disparition d’un proche, à une maison quittée dans la précipitation, à une école perturbée ou transformée en refuge, à une valise préparée trop vite, à une peur qui s’installe et ne repart plus.
Au Liban, cette détresse ne surgit pas dans le vide. Elle s’ajoute à des mois d’écoles interrompues, de déplacements successifs, de familles épuisées par l’effondrement économique et de services sociaux déjà sous pression. Les travaux locaux menés ces dernières années, notamment à l’AUB, ont déjà documenté le coût de la guerre sur les enfants: rupture scolaire, perte des repères, vulnérabilité psychologique, sentiment d’insécurité durable. La guerre ne détruit pas seulement des bâtiments. Elle dérègle aussi les horaires, les habitudes, le sommeil, la parole et la confiance.
Quand la peur change les enfants
Au-delà des morts et des blessés, l’Unicef alerte sur une autre onde de choc, moins visible mais potentiellement durable: la santé mentale. Selon l’agence onusienne, quelque 770.000 enfants au Liban vivent aujourd’hui dans une détresse accrue, liée à l’exposition répétée à la violence, aux pertes et aux déplacements.
Les signes rapportés par les enfants et leurs proches sont ceux d’un traumatisme profond: peur extrême, inquiétude persistante, cauchemars, troubles du sommeil, sentiment de désespoir. Sans prise en charge psychosociale, dans des espaces sûrs et encadrés, ces enfants risquent de développer des troubles durables.
Pour Maya Farran, hypnothérapeute et coach en psychologie, cette détresse ne s’exprime pas de la même manière chez tous les enfants. Tout dépend de l’âge, du tempérament, mais aussi du lien avec les parents. “Quand un enfant se sent libre d’exprimer ses émotions, il peut dire qu’il a peur, poser des questions ou parler de ses cauchemars. Mais lorsqu’il ne se sent pas autorisé à le faire, il peut se refermer, s’isoler, parler moins, arrêter certaines activités, perdre l’appétit ou même l’envie de jouer”, explique-t-elle.
D’où, selon elle, le rôle central des parents: observer les changements qui s’installent. Un enfant qui dort mal, mange moins, ne joue plus, s’isole, parle peu ou abandonne ses activités habituelles envoie parfois un signal plus fort qu’un long discours. “Ce n’est pas seulement le signe qui doit alerter, mais aussi sa durée et son intensité”, insiste-t-elle.
L’évaluation rapide centrée sur les enfants menée par l’Unicef en 2025 avait déjà mis en évidence une dégradation nette de la santé mentale après l’escalade militaire de 2024: 72% des personnes interrogées déclaraient que leurs enfants étaient anxieux ou nerveux, et 62% les décrivaient comme déprimés ou tristes. La poursuite de la violence n’a fait qu’aggraver cette pente.
Les parents, ni super-héros ni spectateurs
Le problème est que les enfants n’ont pas le luxe du “retour à la normale” sur commande. On ne sort pas indemne d’une succession de déplacements, d’explosions, de nuits coupées, de proches perdus ou de quartiers vidés. Il faut du temps, de la sécurité, des adultes disponibles, des écoles ouvertes, des services spécialisés. Or, au Liban, ces conditions sont précisément celles qui manquent le plus.
Maya Farran insiste toutefois sur un point souvent oublié: les parents eux-mêmes ne sont pas épargnés. Ils vivent, eux aussi, la peur, l’épuisement, l’incertitude. “On ne leur demande pas d’être toujours forts devant leurs enfants, ni de jouer en permanence les sauveurs ou les super-héros”, souligne-t-elle.
Mais cette sincérité doit rester contenante. Les parents peuvent reconnaître leur propre peur et dire à l’enfant qu’eux aussi traversent cette période difficile. Cette parole a une fonction essentielle: elle valide l’émotion de l’enfant et lui fait comprendre que sa peur n’est ni étrange ni honteuse. “L’important est de ne pas tomber dans le drame ou la panique devant lui. Il faut reconnaître la peur, sans l’amplifier, et chercher ensemble comment se soutenir”, résume-t-elle.
À un certain stade, enfants et parents peuvent — et doivent — s’entraider. Non pas en inversant les rôles, ni en faisant porter à l’enfant l’angoisse des adultes, mais en reconnaissant que chacun traverse cette période à sa manière. Cette parole partagée peut devenir un point d’appui: nommer la peur, la contenir, puis chercher ensemble comment retrouver un peu de calme.
La nuance est essentielle. Dire la vérité ne signifie pas tout déverser. Rassurer ne signifie pas mentir. Entre le déni et la panique, il existe une voie étroite: dire vrai, sans faire peur davantage.
La résilience n’est pas l’oubli de la peur
Le Liban connaît trop bien ce mot: résilience. Il l’a usé jusqu’à la corde. On l’a collé aux familles ruinées, aux soignants épuisés, aux écoles debout malgré tout, aux enfants qui reprennent leurs cahiers après chaque secousse. Mais à force de célébrer la résilience, le risque est réel: confondre adaptation et guérison, silence et solidité, survie et équilibre.
Un enfant qui continue à aller à l’école n’est pas forcément un enfant qui va bien. Un enfant qui ne parle pas n’est pas forcément un enfant qui a “oublié”. Un enfant qui joue, parfois, n’a pas nécessairement dépassé ce qu’il a vu, entendu ou perdu. La guerre, chez les plus jeunes, ne se raconte pas toujours avec des mots. Elle se glisse dans le sommeil, l’appétit, la colère, l’isolement, la difficulté à se concentrer, la peur de quitter ses parents ou le besoin de contrôler ce qui peut l’être encore.
“Accompagner un enfant ne signifie pas l’enfermer dans une bulle ni nier la réalité”, prévient Maya Farran. “Il ne s’agit pas de vivre dans le déni, mais d’aider l’enfant à reconnaître sa peur, à la nommer, puis à comprendre qu’il peut peu à peu en sortir.” Autrement dit, la résilience n’est pas l’oubli de la peur; c’est la capacité de ne pas rester prisonnier d’elle.
Concrètement, l’accompagnement peut passer par des gestes très simples: laisser l’enfant parler, l’aider à mettre des mots sur ce qu’il ressent, lui demander ce qui pourrait l’apaiser, puis le ramener progressivement vers une activité concrète. Dessiner, jouer, respirer, bouger, retrouver un rituel, reprendre une routine, limiter l’exposition aux images violentes: autant de petits gestes qui ne guérissent pas tout, mais qui empêchent la peur de tout envahir.
“La peur peut être là, mais elle ne doit pas prendre toute la place”, résume Maya Farran.
Un front silencieux de la guerre
Dans un pays déjà fragilisé par l’effondrement économique, l’usure sociale et la désintégration des services publics, la protection de l’enfance devient donc un front à part entière. Un front sans uniforme, sans ligne de démarcation nette, mais présent partout: dans les maisons, les abris, les écoles, les dispensaires, les hôpitaux, les familles déplacées et celles qui restent chez elles avec la peur en bruit de fond.
Plusieurs institutions libanaises tentent de répondre à l’urgence. L’AUB a documenté, à travers ses travaux de crise, les effets de la guerre sur les enfants. La LAU a développé des programmes de soutien mental destinés à des adolescents vulnérables. L’USJ et l’Hôtel-Dieu de France ont mis en avant des dispositifs d’accompagnement psychologique face aux traumatismes visibles et invisibles liés à la guerre. Mais l’écart reste immense entre les besoins et les capacités de prise en charge.
Le problème n’est pas seulement de savoir si des ressources existent. Il est de savoir combien d’enfants y ont réellement accès, combien de parents savent vers qui se tourner, combien d’écoles peuvent repérer les signaux d’alerte, combien de familles peuvent encore financer ou rejoindre un accompagnement régulier.
L’Unicef affirme intensifier ses programmes de santé mentale et de soutien psychosocial, notamment à travers des espaces sûrs et des initiatives communautaires. Mais l’agence le reconnaît elle-même: les besoins dépassent largement les ressources disponibles. L’urgence n’est donc pas seulement humanitaire. Elle est aussi éducative, médicale, psychologique et nationale.
L’Unicef appelle toutes les parties à protéger les enfants, à respecter le droit international humanitaire et à prendre toutes les mesures nécessaires pour que le cessez-le-feu tienne. L’appel est classique. Mais dans le contexte libanais, il prend une gravité particulière. Car ce qui se joue aujourd’hui ne concerne pas seulement le bilan d’une semaine ou d’un mois. Il concerne la mémoire émotionnelle d’une génération entière.
Au Liban, les enfants ont trop souvent appris à reconnaître le bruit des guerres avant d’apprendre celui de la paix. Le cessez-le-feu devait leur rendre un peu d’enfance. Pour l’instant, il leur offre surtout une attente inquiète, entre deux alertes. Et cette attente, elle aussi, laisse des traces.




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