Dans un pays où la guerre s’impose comme une réalité quotidienne et où la population lutte pour sa survie, une nouvelle crise frappe les vivants autant que les morts. Au sein de la communauté chiite, et plus particulièrement dans l’environnement du Hezbollah, la mort n’est plus une simple tragédie ou une perte douloureuse: elle est désormais un fardeau financier supplémentaire, dans un contexte économique déjà asphyxiant. À cela s’ajoute une pression démographique croissante qui accable les familles déplacées et sinistrées.
Avec l’afflux de déplacés à Beyrouth et dans d’autres régions du Liban, la mort elle-même s’est transformée en problème, notamment en ce qui concerne l’inhumation, la disponibilité des sépultures et leur coût.
Les habitants du Sud et de la banlieue sud de Beyrouth, qui enterraient autrefois leurs proches dans leurs villages, selon des rites empreints de dignité, se retrouvent désormais à la recherche d’un simple lopin de terre pour y déposer leurs défunts, qu’ils soient emportés par la vieillesse, la maladie ou la guerre, à titre provisoire, dans l’attente de la fin du conflit pour pouvoir les transférer.
À cela s’ajoutent les frais funéraires et le prix des concessions funéraires exorbitants. Les concessions se négocient désormais en dollars et sont devenues inaccessibles pour la majorité des familles, déjà incapables de subvenir aux besoins du quotidien.
La crise atteint son paroxysme à Beyrouth, où le problème n’est plus seulement financier, mais également géographique. Les cimetières de la capitale sont saturés. Certaines familles sont contraintes de rouvrir les tombes de proches décédés afin d’y inhumer un nouveau défunt. Dans certains cas, jusqu’à trois personnes reposent dans la même sépulture. À cela s’ajoutent les frais liés à l’ouverture et à la fermeture des tombes, aux cérémonies religieuses, aux pierres tombales et à l’ensemble des rites funéraires. Même le système de condoléances s’est réduit à des appels téléphoniques ou à des messages sur les réseaux sociaux.
Hassan, interrogé par Houna Loubnan, raconte l’histoire de son père, déplacé d’un village du Sud, tombé malade après avoir dû quitter sa maison pour vivre chez son fils. Son état s’est aggravé lorsqu’il a appris que sa demeure avait été détruite par l’armée israélienne et qu’il ne pourrait probablement jamais y retourner. Le choc et la dépression l’ont finalement emporté.
Pour l’inhumation, Hassan explique que la seule solution fut de rouvrir la sépulture de sa sœur, décédée trente ans plus tôt et enterrée dans le cimetière de Bourj el-Barajneh. La douleur de cette perte ancienne a alors ressurgi: cette jeune femme était morte en couches en donnant naissance à l’un de ses enfants. Le père a finalement été enterré provisoirement au-dessus de sa dépouille. Le fils décrit ce moment comme particulièrement éprouvant car les souvenirs et la douleur du passé se sont mêlés à ceux du présent, au sein d’une crise qui risque de se prolonger tant que la guerre et les déplacements se poursuivront.
Selon lui, les coûts atteignent désormais plusieurs milliers de dollars. Sans la tombe de sa sœur et l’aide de ses frères expatriés, ils n’auraient pas pu enterrer leur père. Les condoléances se sont limitées à des échanges téléphoniques et à des messages en ligne.
Cette saturation des cimetières et la crise persistante ont favorisé l’émergence d’un marché noir et de véritables courtiers de la mort. D’anciennes tombes abandonnées, dont les stèles ont disparu et que plus personne ne visite, sont exhumées puis revendues.
Parallèlement, certaines familles aisées mettent des terrains à disposition, notamment dans la région de Choueifat ou à Saïda, afin d’accueillir temporairement les défunts.
Face à cette situation, de nombreux citoyens s’interrogent sur le rôle des autorités religieuses dans l’organisation de ces pratiques, afin de préserver la dignité des défunts et le respect qui leur est dû, notamment à Beyrouth et dans sa périphérie.
Dans le contexte de la guerre déclenchée par le Hezbollah, tantôt au nom du soutien à Gaza, tantôt au nom du soutien à l'ayatollah Khamenei en Iran, cette réalité amère confirme que la mort est devenue, au Liban, une épreuve supplémentaire pour les vivants. Les familles, déjà accablées par le déplacement forcé, la recherche d'un logement ou d'un hôpital capable d'accueillir leurs proches malades, doivent désormais faire face au poids supplémentaire des funérailles.
Certaines morgues se retrouvent même saturées par des corps que leurs proches ne sont pas en mesure de récupérer.
La mort elle-même semble avoir perdu sa dignité, tandis que la spéculation et la cupidité prospèrent. Cette crise appelle une prise de conscience urgente de la part des autorités, car nul n'est à l'abri.



Commentaires