Ahmadinejad, l'ennemi devenu allié?
L'ancien président iranien Mahmoud Ahmadinejad salue la foule après avoir déposé sa candidature à l'élection présidentielle iranienne qui se tiendra à Téhéran le 2 juin 2024. ©ATTA KENARE/AFP

Longtemps connu pour ses déclarations antisémites et ses attaques virulentes contre Israël, l’ancien président iranien Mahmoud Ahmadinejad semblait être l’un des derniers responsables iraniens susceptibles de devenir un interlocuteur privilégié de Washington. Pourtant, selon une longue enquête du New York Times publiée le 19 mai et fondée notamment sur des témoignages d'officiels américains, il aurait été envisagé comme une pièce maîtresse d’un plan américano-israélien destiné à façonner l’Iran d’après-guerre.

D’après le journal, les responsables américains et israéliens ont travaillé dès le début du conflit sur différents scénarios de transition visant à identifier un «dirigeant pragmatique» capable de prendre les rênes du pays et de coopérer avec les États-Unis après une éventuelle chute des responsables iraniens.

C’est dans ce contexte qu’aurait émergé l’idée de remettre Mahmoud Ahmadinejad sur le devant de la scène politique. Un de ses proches, interrogé par le New York Times, affirme que les Américains le considéraient comme une figure politique capable de gérer la situation en Iran, l’imaginant incarner un rôle semblable à celui de Delcy Rodriguez au Venezuela après la destitution de Maduro par les Américains.

Dans ce contexte, selon des responsables américains, la frappe israélienne près de sa résidence qui l’a blessée avait pour but d’éliminer les gardes chargés de sa surveillance, dans le cadre d’un plan visant à le libérer de son assignation à résidence. Mais après avoir échappé de peu à la mort, Ahmedinejad aurait été refroidi et se serait retiré du projet.

Le plan américano-israélien n’avait de toute manière que peu de chances d’aboutir. En effet, il prévoyait l’effondrement du système en place et la mobilisation des forces kurdes pour se battre contre les forces iraniennes. Or, il est devenu clair dès les premières semaines du conflit que la résilience des forces iraniennes, et notamment celle des Gardiens de la Révolution, avait été largement sous-estimée.

Un candidat inattendu

Né en 1956 à Aradan, au sud-est de Téhéran, Mahmoud Ahmadinejad adhère très tôt aux idées de l’ayatollah Rouhollah Khomeini et participe à la révolution islamique de 1979. Membre de plusieurs organisations étudiantes islamistes, il aurait participé à la planification de la prise d’otages de l’ambassade américaine de Téhéran, qui s’est déroulée du 4 novembre 1979 au 20 janvier 1981.

Si son rôle durant la guerre Iran-Irak demeure flou, il aurait néanmoins servi au sein de la force paramilitaire Basij, avant d’intégrer les Gardiens de la Révolution en 1986. Durant cette période, il aurait, selon certaines sources, participé à plusieurs opérations spéciales ainsi qu’à des assassinats politiques au Moyen-Orient et en Europe.

À la fin des années 1980, il se lance en politique. Après avoir occupé plusieurs fonctions administratives, notamment comme gouverneur et conseiller, il est élu maire de Téhéran en 2003 sur fond de désillusion croissante à l’égard du président réformateur Mohammad Khatami. En poste, il se forge alors une image de conservateur intransigeant, dénonçant la corruption et l’influence occidentale en Iran.

Candidat à l’élection présidentielle de juin 2005, il l’emporte à la surprise générale. Durant sa présidence, il va multiplier les déclarations contre les États-Unis et Israël, affirmant par exemple aux Américains en 2006 que «dans un avenir proche, nous allons vous juger devant le tribunal des peuples».

Durant la guerre de 2006 au Liban, il déclare que «le régime sioniste se comporte comme Hitler». Trois ans plus tard, lors de la conférence de Durban, il souligne que les dirigeants d'Israël sont «les plus cruels et les racistes les plus répressifs», tout en dénonçant le soutien international apporté à la création d’Israël «au prétexte de la souffrance juive». En 2010, il affirme également que les attentats du 11 septembre constituent un «gros mensonge» utilisé pour justifier l’invasion de l’Afghanistan.

Sa réélection en 2009 suscite de fortes contestations et des accusations de fraude électorale. Il doit alors faire face au mouvement vert, une vaste vague de protestation qui secoue le pays pendant près d’un an malgré une répression sévère.

De président à dissident du système

Après son second mandat, Mahmoud Ahmadinejad s’éloigne progressivement des centres du pouvoir. Ses relations avec le guide suprême Ali Khamenei se dégradent, tout comme celles qu’il entretient avec plusieurs responsables des Gardiens de la Révolution. Il multiplie les critiques contre certains hauts responsables iraniens, qu’il accuse de corruption et de mauvaise gouvernance. En retour, ses multiples candidatures à l’élection présidentielle sont systématiquement invalidées par le Conseil des gardiens de la Constitution.

L’entourage d’Ahmadinejad va alors faire l’objet de soupçons croissants. Plusieurs de ses proches sont accusés d’entretenir des liens excessivement étroits avec l’Occident, voire d’espionnage au profit d’Israël. C’est notamment le cas de son ancien chef de cabinet, Esfandiar Rahim Mashai, qui sera jugé en 2018.

Au fil des années, l’ancien président semble adopter également un ton plus conciliant à l’égard de Washington. Dans un entretien accordé au New York Times en 2019, il appelle ainsi à un rapprochement entre l’Iran et les États-Unis et décrit Donald Trump comme un «homme d’action» et un «homme d’affaires», estimant que les deux pays devraient réfléchir aux bénéfices d’une amélioration de leurs relations.

Ses voyages au Guatemala en 2023 puis en Hongrie en 2024 et 2025 ont également alimenté les spéculations, d’autant qu’il est rentré de Budapest quelques jours seulement avant le déclenchement des frappes israéliennes contre l’Iran en juin dernier. Depuis le début de la guerre, il s’est par ailleurs montré particulièrement discret sur les réseaux sociaux, un contraste notable avec les prises de position virulentes qui ont longtemps marqué sa carrière politique.

Aux yeux des stratèges américains et israéliens, Ahmadinejad présentait ainsi un profil singulier : marginalisé par une partie de l’appareil d’État, mais suffisamment connu pour incarner une éventuelle transition. Ancien président, familier des rouages du pouvoir et bénéficiant encore d’une forte notoriété dans le pays, il pouvait apparaître comme une figure capable d’assurer une certaine continuité en cas de changement de système.

Si certains analystes avaient dans un premier temps remis en doute l’existence de ce plan révélé par le New York Times, ce dernier a néanmoins depuis été confirmé par le major-général israélien Tamir Hayman, qui a occupé un poste de haut niveau dans le renseignement militaire israélien pendant l’opération Roaring Lion, dans une interview accordée à la chaîne américaine PBS.

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