S'agit il d'une nouvelle étape ?
©Ici Beyrouth

La réunion de Washington marque-t-elle l’amorce d’une nouvelle étape dans un conflit aux évolutions abruptes et contrastées ? Nous sommes sans doute dans une nouvelle étape qui tranche de manière décisive par rapport aux passés récent et de moyenne durée. Les prises de position du président de la République et du Premier ministre rompent sans ambages avec l’attentisme politique et la complicité qui ont prévalu tout au long de la transition de pouvoir effectuée en 2024. Le pouvoir exécutif a fait preuve de lenteur, d’incompréhension des enjeux internationaux, d’incompétence et de complicité à l’endroit de la politique de domination chiite. 

Cependant, il avait manqué délibérément aux ouvertures diplomatiques et aux médiations qui lui ont été suggérées tout au long de cet intervalle court mais intense. Une conduite qui s’explique par la peur, les préjugés de tous ordres, la rigidité intellectuelle et le manque de courage. Il a fallu des mutations géostratégiques, une intensification de la guerre sur les frontières du sud-est libanais et dans la capitale, la turpitude criminelle du Hezbollah et la détermination de l’administration américaine pour venir à bout de la récalcitrance de l’exécutif libanais. La dextérité diplomatique américaine et la fermeté militaire d’Israël ont joué de manière complémentaire un rôle décisif. 

Le Hezbollah et ses alliés, nommément Nabih Berri et Walid Joumblatt, étaient dans la manœuvre la plus cynique en vue de déjouer la trame inédite. En réalité, ils souhaitaient déplacer les enjeux de l’action politique et consolider l’emprise du régime iranien sur le Liban transformé en relais stratégique. Il n’y a aucun doute que la détermination de l’administration américaine est celle qui a permis ce retournement spectaculaire qui est à même de changer la donne politique de manière irréversible. Reste à savoir si le changement de cap opéré va être poursuivi selon les axes posés par la nouvelle dynamique impulsée dans les négociations en cours. 

Les axes posés opèrent à partir d’une triple coupure qui met fin à des décennies de mécaniques conflictuelles et de tropes idéologiques qui rendaient impossible toute négociation rationnelle avec l’État israélien. La diplomatie en cours a mis fin à l’état d’hostilité entre les États libanais et israélien, au statut de l’État-lige et à la vassalité vis-à-vis du régime iranien. Elle a aussi mis fin aux verrouillages imposés aux relations de voisinage avec l’État d’Israël. C’est cette séparation de principe, imposée par le président Trump grâce à sa diplomatie interpersonnelle, à la nomination d’un ambassadeur d’origine libanaise et à sa médiation personnelle, qui a infléchi la dynamique des négociations. Il a cassé des blocages idéologiques, stratégiques et politiques qui ont empêché toute évolution tout au long des sept dernières décennies. 

Il ne s’agit pas d’un changement de circonstances, mais de paradigme. Le pouvoir exécutif est sommé d’opérer des changements sur le terrain et de rompre avec le quiétisme complice d’un pouvoir faible et entièrement subordonné aux diktats alternés des politiques de domination syrienne et iranienne. Il doit également rompre avec l’instrumentalisation du contexte libanais par une stratégie saoudienne jouant sur les marges d’un ordre régional éclaté et d’un État failli. Ce dernier est subordonné aux règles de jeu des oligarchies criminelles qui se sont succédé tout au long du régime de Taef (1990-?). 

La politique américaine a remis en cause l'ensemble de la trame politique qui a régi le Liban, notamment celle liée à l’hypothétique fin de guerre (1975-1990), des narrativités périmées des nationalismes et des islamismes totalitaires, du communisme, des marxismes tiers-mondistes et de leurs dynamiques conflictuelles endogènes. Nous sommes face à des bouleversements géostratégiques et politiques qui vont redonner un nouvel élan à une diplomatie de résolution des conflits déliée des enfermements idéologiques d’une ère révolue. Les deux tenants du pouvoir exécutif semblent opérer un virage substantiel, ne serait-ce qu’au niveau de la perception des enjeux, des schémas diplomatiques et des modalités d’action. 

Le passage à l’acte suppose une nouvelle hiérarchisation des priorités militaires et politiques :

1/ Il faudrait nommément prendre en charge la zone du Nord-Litani quel qu’en soit le coût et les aléas et procéder à la sanctuarisation du reste du territoire.

2/ Inviter le Hezbollah à rejoindre le processus diplomatique piloté par l’État libanais, car toute défaillance à cet égard constitue un casus belli.

3/ Mettre en exécution le plan des zones pilotes en coordination avec les partenaires israéliens afin d’éviter les dérapages et les tentatives de sabotage.

4/ Poursuivre les programmes de réhabilitation de l’armée dans le cadre des partenariats renouvelés.

5/ Conclure un traité de paix qui sera formellement scellé lors de la réunion entre le président Joseph Aoun et le premier ministre israélien Benjamin Netanyahu ou son successeur à la Maison-Blanche.

Ce à quoi l'on assiste relève du retournement révolutionnaire. Ainsi, on espère que les responsables en place vont se positionner en fonction de cette grande et noble tâche qu’est la fin de l’état de guerre entre le Liban et Israël. Cela marquerait la fin d’une ère où l’obscurantisme idéologique éclipsait toute approche alternative à un conflit qui aurait pu prendre une voie beaucoup plus réaliste et équitable. À défaut d'un infléchissement politique de cette ampleur, le Liban encourt le risque de faire les frais d'une politique de la terre brûlée diligentée par le régime islamique en Iran. Nous sommes face à des bouleversements révolutionnaires qui exigent un renouvellement au sein des élites politiques. La rupture doit s'opérer à un double niveau, celui de la conscience et du rejet des oligarchies qui ont détruit ce pays au gré de leurs intérêts et de leurs complicités avec les politiques de puissance régionales alternées.

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