Liban: maillon faible de l’accord de Trump avec l’Iran?

Si l’accord en gestation entre les États-Unis et l’Iran produit réellement les effets préconisés, le Liban sera en tête des tests les plus immédiats et les plus déterminants.

À ce stade, l’accord semble reposer sur quatre piliers: une désescalade dans le Golfe, des restrictions imposées au programme nucléaire iranien, un engagement plus large de Téhéran à cesser de financer la violence dans la région, ainsi qu’un mécanisme de vérification destiné à garantir que l’allègement des sanctions n’intervienne qu’après le respect des engagements, et non avant.

Mais c’est au Liban que la diplomatie se heurte aux réalités les plus complexes. C’est là que le principal relais régional de l’Iran, le Hezbollah, a passé des décennies à affaiblir l’autorité de l’État, à accaparer les décisions de sécurité nationale et à arrimer le destin du pays à l’agenda régional de Téhéran.

Un accord américano-iranien ‘complet’

Le président Donald Trump a affirmé sur Truth Social que l’accord avec l’Iran était «finalisé», accompagnant cette annonce d’une promesse de réouverture du détroit d’Ormuz et de levée du blocus naval américain.

Pour sa part, le Premier ministre pakistanais, Shehbaz Sharif, dont le gouvernement est présenté comme un médiateur dans les négociations, a déclaré que Washington et Téhéran avaient convenus d’une «cessation immédiate et permanente des opérations militaires sur tous les fronts, y compris au Liban», une cérémonie de signature étant attendue en Suisse le 19 juin.

D’autres informations évoquent un cadre plus large dans lequel l’Iran démantèlerait des éléments clés de son programme nucléaire sous supervision internationale, s’engagerait à ne plus s’ingérer dans les affaires de ses voisins et mettrait fin à son soutien aux violences régionales. En contrepartie, la levée des sanctions interviendrait progressivement, uniquement après vérification du respect de ces engagements.

La question de l’application de l’accord est au cœur du débat. Sur le dossier nucléaire, les mécanismes envisagés sont, jusqu’à présent, clairs: inspections, démantèlement, retrait ou destruction des matières enrichies, ainsi qu’un allègement progressif des sanctions conditionné par des vérifications. Ces instruments sont concrets, même s’ils restent imparfaits.

L’étendue de l’influence iranienne au Liban

Au Liban, l’influence iranienne ne s’est jamais exercée uniquement par la diplomatie. Elle s’est incarnée à travers le Hezbollah: à la fois mouvement armé, machine politique et principal atout stratégique de Téhéran dans la région qui n’a eu de cesse de fragiliser l’État libanais.

Le Hezbollah n’est pas qu’une simple faction dans une République fragmentée. Il constitue le principal vecteur par lequel l’Iran projette sa puissance jusqu’à la Méditerranée, intimide ses adversaires et maintient une sphère armée échappant au contrôle de l’État libanais. Pendant des années, cette configuration a empêché le Liban d’exercer pleinement sa souveraineté sur l’ensemble de son territoire.

C’est précisément pour cette raison que le volet libanais de l’accord revêt une importance particulière et que toute ambiguïté à son sujet est potentiellement dangereuse.

Interrogé par This Is Beirut, Robert Satloff, directeur du Washington Institute, a mis en garde contre le risque qu’un cessez-le-feu américano-iranien intégrant le Liban brouillerait la distinction entre le dossier libano-israélien et pourrait porter atteinte à la souveraineté libanaise en faisant du pays un simple élément du portefeuille de négociation iranien.

David Schenker, ancien secrétaire d’État adjoint américain chargé du Proche-Orient, estime également qu’il est peu probable que Washington garantisse durablement une immunité aux alliés régionaux de l’Iran face aux opérations israéliennes.

«Je ne pense pas que Trump ait accepté, dans le protocole d’accord, de mettre l’ensemble des relais régionaux de l’Iran à l’abri d’éventuelles frappes israéliennes dans le but d’empêcher une nouvelle fermeture du détroit d’Ormuz», a-t-il déclaré.

Les analyses des deux experts convergent vers une même conclusion: si l’accord ne distingue pas clairement entre la désescalade régionale et la légitimation du statut armé du Hezbollah, il risque de pérenniser le système hybride qui a paralysé le Liban pendant des années et contribué à la crise actuelle.

La question des relais régionaux

Le dossier des relais de l’Iran est beaucoup plus complexe.

Une mise en œuvre crédible nécessiterait un partage constant du renseignement, une surveillance financière renforcée, l’interdiction des transferts d’armes ainsi qu’un contrôle effectif de zones spécifiques à l’intérieur du Liban.

Or, les modalités précises concernant le Hezbollah n’ont toujours pas été clairement définies dans un cadre susceptible de soutenir durablement un arrangement entre le Liban et Israël.

Les récents accords facilités par les États-Unis entre Beyrouth et Tel-Aviv évoquent la création de «zones pilotes» dans le sud du Liban et à Beyrouth, où l’Armée libanaise exercerait seule le monopole des armes et où les acteurs non étatiques seraient exclus.

Si ces zones sont intégrées à un accord plus large entre Washington et Téhéran, elles pourraient constituer un premier test permettant de déterminer si l’accord modifie réellement les réalités du terrain ou s’il se contente de les figer temporairement, le temps que le Hezbollah s’adapte.

Cependant, même ces mesures pourrait ne pas suffire à résoudre la contradiction fondamentale.

Israël a clairement laissé entendre qu’il entendait préserver sa liberté d’action contre le Hezbollah, indépendamment du contenu d’un éventuel accord américano-iranien.

Selon plusieurs informations, le Premier ministre Benjamin Netanyahou aurait indiqué qu’Israël ne se considérerait pas lié par un arrangement permettant au Hezbollah de reconstruire son infrastructure militaire ou de continuer à menacer la frontière nord.

Cette position va bien au-delà d’un simple entêtement tactique.

Pour Israël, l’expérience des deux dernières décennies montre que des engagements sur papier, sans mécanismes d’application solides, ne neutralisent pas le Hezbollah: ils lui font simplement gagner du temps.

Pour le Liban, la leçon est encore plus sévère. Chaque cycle de négociations entre puissances extérieures risque de réduire davantage le pays à un champ de confrontation géré par d’autres, plutôt qu’à un État capable de défendre sa propre souveraineté. Cela risque de maintenir son destin dépendant des aléas des puissances régionales, plutôt que de poursuivre la voie d’un renforcement progressif de la légitimité de l’État.

Robert Satloff souligne ainsi qu’«il existe une profonde inquiétude quant à la possibilité que l’accord américano-iranien impose un cessez-le-feu sur tous les fronts, émoussant par conséquent l’importance des négociations entre le Liban et Israël et affaiblissant le contrôle souverain du Liban sur son propre destin et son territoire».

Quelles perspectives d’avenir?

L’accord pourrait néanmoins produire certains effets positifs à court terme.

Si Téhéran conclut que la levée des sanctions et la reprise économique dépendent d’une réduction des tensions entretenues par ses alliés régionaux, il pourrait exercer des pressions sur le Hezbollah afin qu’il limite ses attaques les plus visibles, du moins temporairement.

Une telle évolution pourrait contribuer à apaiser le front libano-israélien, offrir à Beyrouth une marge de manœuvre politique limitée et créer un espace favorable à l’aide humanitaire, à la reconstruction ainsi qu’à la reprise des discussions sur les arrangements sécuritaires dans le sud du pays. Partant, l’accord pourrait servir la stabilité du Liban à court terme.

Robert Satloff estime également que l’intégration du dossier libanais dans un accord plus large entre Washington et Téhéran pourrait accroître la pression sur les autorités libanaises afin qu’elles réévaluent leur position régionale.

«La crainte que l’accord ne confère à l’Iran la primauté sur le dossier libanais constitue est un défi direct à la légitimité du tandem Aoun-Salam et, paradoxalement, rapproche ironiquement le Liban et Israël dans une convergence d’intérêts», affirme-t-il.

Quoi qu’il en soit, les perspectives demeurent préoccupantes.

Si l’accord est perçu comme intégrant le Liban à la sphère d’influence iranienne, l’autorité de l’État libanais s’en trouvera affaiblie. Si Israël estime que l’accord limite ses options militaires sans réduire la puissance du Hezbollah, de nouvelles frappes sont envisageables. Et si les mécanismes de contrôle échouent à freiner le soutien iranien au Hezbollah, ces derniers continueront d’éroder la souveraineté et la stabilité du Liban. Tel est le paradoxe au cœur de cet accord.

À l’échelle régionale, il pourrait réduire les tensions en diminuant le risque immédiat d’un affrontement direct entre Washington et Téhéran et en allégeant la pression sur les marchés énergétiques. Au Liban, il pourrait même offrir une accalmie temporaire.

Mais à moins que le texte final ne distingue clairement la désescalade de toute forme de complaisance, et que les mécanismes d’application ne soient suffisamment solides pour empêcher le Hezbollah de se réarmer, d’intimider ses adversaires et d’agir au-dessus des lois, tout calme observé sur le front nord d’Israël restera conditionnel, réversible et fragile.

 

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