Moyen-Orient: et revoilà la Syrie !

La visite d’Emmanuel Macron à Damas, première d’un chef d’État occidental depuis la chute d’Assad, est loin d’être anodine. Elle signe la volonté de la France de revenir dans sa zone d’influence historique dans la région. Coïncidence ou message, deux explosions ont secoué Damas ce mardi, durant la visite du président français. 

Marginalisée sur le dossier libanais, dont Washington a cadenassé les portes, la France tente de revenir dans la partie par la fenêtre syrienne. Bien sûr, il y a la reconstruction de la Syrie. Un chantier de 216 milliards de dollars, selon la Banque mondiale, qui justifie amplement la présence d’une grande partie du CAC 40 dans la délégation française. Mais, derrière la photo syrienne, c’est le Liban qui est dans les esprits.

Paris cherche à reprendre pied. La France et l’Europe sont à l’écart de ce qui se passe au Liban, sur le désarmement du Hezbollah comme sur l’avenir de la frontière sud. Se poser en interlocuteur de la nouvelle Syrie, c’est un moyen de revenir dans le jeu.

Et l’urgence est réelle. Le mandat de la Finul s’achève le 31 décembre de cette année. À Paris, beaucoup anticipent la disparition de la mission à partir de 2027.

La question qui se pose, c’est de savoir comment maintenir des soldats français au Sud-Liban, sous une forme ou une autre, seuls ou avec d’autres pays, pour éviter un vide sécuritaire à la frontière avec Israël. Problème: les acteurs qui comptent le plus sur ce dossier n’y sont guère favorables.

Washington a poussé pour la fin de la mission onusienne, jugeant que l’armée libanaise doit désormais assumer seule la sécurité du Sud. Israël partage cette position, estimant que la Finul a échoué à empêcher le Hezbollah de se réarmer. La France devra donc convaincre deux partenaires qui préféreraient la voir partir.

Ahmad al-Chareh joue une autre partition. Après avoir été reçu à Paris en mai 2025, puis à Washington, l’ancien chef de guerre islamiste cherche à transformer sa légitimité de circonstance en statut d’acteur régional incontournable. Seulement, avant d’y parvenir, les écueils sont nombreux.

Le pays reste profondément fragmenté. Les Alaouites ont payé le prix fort sur la côte, les Druzes dans le Sud, les Kurdes dans le Nord-Est, malgré les promesses d’intégration à l’armée syrienne. Trois foyers de violence différents, mais une même logique à l’œuvre: à chaque fois, c’est l’appartenance ethnique ou confessionnelle qui détermine qui est visé, protégé ou sacrifié.

Une Syrie qui se dit plurielle sur le papier et qui règle encore ses comptes communautaires sur le terrain.

Les chrétiens de Syrie en portent la trace la plus silencieuse. L’ancien nonce apostolique à Damas, le cardinal Mario Zenari, rappelait qu’au sortir de la Seconde Guerre mondiale, ils représentaient encore un quart de la population du pays. Avant même le début de la guerre civile en 2011, cette part était déjà tombée à 5 ou 6%, soit environ 1,3 million de personnes sur une population syrienne d’un peu plus de vingt-trois millions d’habitants.

Aujourd’hui, ils ne pèsent plus que 2%, entre 300.000 et 400.000 personnes selon les estimations les plus récentes, une communauté vieillissante dont plus de la moitié des membres ont dépassé la cinquantaine. Une érosion entamée bien avant la chute d’Assad, que la guerre civile puis la transition post-2024 n’ont fait qu’accélérer.

Sur les réfugiés, le narratif officiel avance plus vite que les faits. Fin 2025, près de 4 millions de Syriens restaient enregistrés comme réfugiés dans les pays voisins selon le HCR. Combien au Liban? Personne ne le sait vraiment. Un million? Plus? Depuis janvier 2025, environ 600.000 déplacés seraient rentrés en Syrie depuis le Liban, chiffre impossible à vérifier. Seuls 69.000 l’ont fait dans le cadre du programme officiel de rapatriement volontaire, les autres par leurs propres moyens.

La guerre qui a éclaté au Liban le 2 mars a accéléré ce mouvement: elle a conduit environ 180.000 Syriens supplémentaires à retourner dans leur pays. Mais, dans le même temps, un flux inverse s’est installé, alimenté cette fois par l’instabilité en Syrie: les violences communautaires et les tensions sécuritaires post-Assad poussent de nouveaux déplacés à chercher refuge au Liban. Deux mouvements croisés, deux logiques différentes, et un seul constat: rien n’est stabilisé nulle part.

La Turquie, elle, ne cache pas son jeu. Elle a poussé au retour rapide des réfugiés, maintenu ses troupes dans le Nord-Est syrien et signé avec Damas des accords de coopération militaire. Ankara compte aujourd’hui parmi les principaux parrains de la nouvelle Syrie, aux côtés des monarchies du Golfe.

Pour Israël également, la donne a changé. La fermeture du corridor terrestre reliant l’Iran au Hezbollah constitue une évolution stratégique majeure. Tant que Damas maintient cette rupture avec Téhéran, le nouveau pouvoir syrien apparaît moins comme une menace immédiate que comme un facteur de stabilité relative. Un pragmatisme discret qui explique en partie la retenue des réactions israéliennes à l’égard d’Ahmad al-Chareh.

À Washington, certains verraient d’un bon œil que Damas exerce une pression militaire directe sur le Hezbollah au Liban. Un scénario qui arrangerait beaucoup de monde, sauf les Libanais, qui n’ont pas oublié ce que l’ingérence syrienne a coûté à leur souveraineté pendant des décennies d’occupation.

En réalité, Emmanuel Macron ne se rend pas seulement à Damas. Il tente d’y retrouver l’influence que la France a perdue à Beyrouth. Reste une question: la Syrie est-elle redevenue une porte d’entrée vers le Liban… ou simplement un nouvel échiquier où les grandes puissances ont déjà redistribué les cartes sans Paris?

Tiens! Puisqu’on parle du rôle de la France au Liban, il serait peut-être pertinent qu’Air France ne soit pas la dernière compagnie à reprendre ses vols vers Beyrouth. Certains ne sont jamais partis, à l’instar des Jordaniens, beaucoup d’autres sont revenus.

Mais la compagnie française reporte de semaine en semaine son retour. Une prudence qui tranche avec les ambitions diplomatiques affichées. 

Antonio Gramsci écrivait: «Le vieux monde se meurt, le nouveau tarde à apparaître. Et dans ce clair-obscur surgissent les monstres.»

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