Zones pilotes: ce que l’armée libanaise peut (et ne peut pas) faire
©Ici Beyrouth

Si les zones pilotes venaient à voir le jour, quel serait le rôle effectif de l’armée libanaise sur le terrain ?

En examinant de près les clauses de l’accord-cadre négocié entre le Liban et Israël sous médiation américaine, deux secteurs, l’un au sud et l’autre au nord du Litani, seraient progressivement placés sous le contrôle exclusif de l’institution militaire, avant une éventuelle extension du dispositif à d’autres régions.

Or, comme le veut l'adage, l'enfer est pavé de bonnes intentions. D’autant que derrière cette proposition, en apparence simple, se cache une réalité bien plus complexe. Que peut réellement faire l'armée libanaise? De quels pouvoirs dispose-t-elle? Jusqu'où peut-elle intervenir? Et surtout, peut-elle, à elle seule, incarner le retour de l'État sur le terrain et exercer pleinement son autorité?

Une mission qui existe déjà dans les textes

En réalité, l’idée de confier à l’armée le contrôle de certaines zones n’introduit pas un nouveau principe. Depuis la fin de la guerre de 2006, la résolution 1701 du Conseil de sécurité des Nations unies prévoit que l’autorité de l’État libanais s’étende à l’ensemble de son territoire et que la zone située entre la Ligne bleue et le fleuve Litani soit exempte de toute présence armée autre que celle de l’armée libanaise et de la Force intérimaire des Nations unies au Liban (Finul). La résolution appelle également au désarmement des groupes armés conformément aux résolutions antérieures et à l’accord de Taëf.

Les zones pilotes représenteraient ainsi moins une nouvelle mission qu’une tentative d’appliquer, dans des secteurs délimités, un principe inscrit depuis près de vingt ans dans les textes: faire de l’armée la seule force armée nationale présente sur le terrain, en coopération avec la Finul, dont le mandat expire toutefois, rappelons-le, en décembre 2026.

Sur le terrain, deux zones correspondent aujourd’hui à ce schéma.

«Au Liban-Sud, dans les villages de Froun et de Ghandouriyé, dans le secteur sud du Litani, l’armée est déjà déployée conformément à ce qui est prévu. Elle peut y assurer ses missions sans difficulté», affirme le général Khalil Gemayel, ancien chef du secteur sud du Litani, interrogé par Ici Beyrouth.

Selon lui, l’armée est déjà engagée dans plusieurs missions sur le terrain depuis l’arrêt des combats. «Elle effectue des patrouilles, procède au déminage des munitions non explosées et accompagne les équipes chargées de rétablir les services essentiels, notamment l’électricité et l’eau. La Finul est également présente dans ces zones», signale-t-il.

Cette présence est facilitée par une configuration sécuritaire particulière. «Dans ces secteurs, il n’y a actuellement ni présence du Hezbollah ni présence israélienne», note le général Gemayel.

La situation est toutefois différente à Zaoutar el-Gharbiyé, une des zones pilotes au nord du Litani, dont il est question dans l’accord-cadre. «Cette zone ne compte actuellement ni présence de l’armée ni présence israélienne. Les forces de l’État hébreu y sont entrées puis se sont retirées, et il n’y a pas non plus de présence du Hezbollah», précise-t-il.

Contrôler un territoire ne signifie pas seulement y déployer des soldats

Dans le langage militaire, le contrôle d’une zone ne se résume pas à installer quelques postes de contrôle. Il implique une présence permanente, la maîtrise des axes routiers, des patrouilles régulières, la surveillance des mouvements, le recueil du renseignement, la protection de la population civile et la capacité d’intervenir rapidement en cas d’incident.

L’armée devrait également coordonner son action avec les autorités civiles, les Forces de sécurité intérieure lorsque les missions relèvent de la sécurité intérieure, ainsi qu’avec la Finul, dont le mandat actuel court jusqu’en décembre 2026, dans les secteurs où elle est déployée.

Reste toutefois une question essentielle. Jusqu’où l’armée peut-elle aller une fois sur le terrain ?

Ni la résolution 1701 ni les informations officielles disponibles sur les zones pilotes ne définissent un mécanisme opérationnel détaillant les modalités de fouilles systématiques, de perquisitions ou de saisies d’armes. Ces opérations relèvent du droit libanais et nécessitent, selon les cas, l’intervention de l’autorité judiciaire et des instances compétentes.

Comme le rappelle une source militaire interrogée par Ici Beyrouth, «si l’armée doit fouiller des maisons, cela relève d’une décision politique et judiciaire. L’institution militaire applique les ordres qui lui sont donnés et ne peut pas décider seule d’entrer dans des domiciles sans autorisation».

L’armée peut agir, mais l’État doit décider

Derrière la question militaire se pose donc, avant tout, celle du cadre politique. L’armée libanaise demeure une institution d’exécution.

«L’armée applique les décisions. Elle est le dernier maillon de la chaîne. La décision est politique, le cadre est juridique, puis l’armée intervient», affirme-t-on de source militaire susmentionnée.

C’est également ce qui explique l’absence de déploiement aujourd’hui à Zaoutar el-Gharbiyé malgré les conditions sécuritaires qui permettraient une intervention. «L’armée ne peut pas agir de sa propre initiative. Elle attend une décision officielle du gouvernement pour se déployer dans certains secteurs», souligne le général Gemayel.

«C’est précisément cette séparation entre le politique et le militaire qui explique que l’armée n’ait pas vocation à engager une confrontation militaire tant qu’aucun cadre politique clair n’a été défini», lance-t-on de source militaire.

Et d’évoquer la possibilité d’un cadre exceptionnel permettant d’élargir temporairement les prérogatives de l’armée. «Dans certaines situations, où les zones concernées sont dépourvues de toute présence armée, qu’elle soit israélienne ou ‘hezbollahie’, décréter un état d’urgence peut donner aux forces armées des pouvoirs supplémentaires, mais une telle mesure ne peut être prise qu’à travers les mécanismes institutionnels prévus par l’État», ajoute-t-on.

Ceci dit, la réussite des zones pilotes dépendra donc moins de la seule capacité opérationnelle de l’armée que de l’environnement dans lequel elle sera appelée à agir. Le contrôle durable d’un territoire suppose certes des effectifs suffisants, une logistique adaptée, des moyens de renseignement et un financement pérenne. Il nécessite cependant et surtout un mandat clair et un soutien politique permettant à l’armée d’exercer pleinement ses prérogatives.

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