Syrie-Hezbollah: jusqu’où Damas pourrait-elle aller au Liban ?

En visite à Beyrouth le 2 juillet dernier, le ministre syrien des Affaires étrangères, Assaad Chibani, a tenu à dissiper les spéculations nées des propos répétés de Donald Trump suggérant que la Syrie pourrait «régler le problème du Hezbollah». Le message, transmis au président Joseph Aoun, est tel que Damas n'a aucune intention d'intervenir militairement au Liban.

Quelques jours plus tard, Nabih Berry enfonçait le clou en affirmant que «la Syrie n'a pas l'intention d'intervenir au Liban», tandis que le président syrien Ahmad el-Chareh réitérait son refus d'ouvrir un nouveau front régional.

Cette fin de non-recevoir n'a pourtant pas clos le débat. Et si Damas acceptait un jour de participer au règlement du dossier Hezbollah, que pourrait-elle réellement faire? Envoyer son armée? Traquer les filières d'approvisionnement? Fournir du renseignement? Ou simplement exercer une pression diplomatique? Ici Beyrouth fait le point.

Une intervention militaire: l'hypothèse la moins probable… et la plus problématique

Aujourd’hui, une telle opération impliquerait une décision politique majeure de Damas, mais aussi une capacité de projection que la nouvelle armée syrienne, encore engagée dans sa propre restructuration et confrontée à des défis sécuritaires internes, ne paraît pas encore en mesure de mobiliser à grande échelle. Plus encore, à ces contraintes opérationnelles s'ajoutent des obstacles juridiques et militaires qui rendent un tel scénario encore plus complexe.

Juridiquement d'abord, une intervention militaire directe ne serait licite, selon le responsable cité plus haut, qu'à une condition essentielle, soit une demande explicite du gouvernement libanais. «En droit international, consacré notamment par la Charte des Nations unies et une pratique constante des États, un pays peut solliciter l'assistance militaire d'un autre sur son territoire», souligne un responsable militaire, interrogé par Ici Beyrouth, sous couvert d’anonymat.

«À défaut de ce consentement, l'entrée de troupes syriennes serait assimilée à un recours à la force contre l'intégrité territoriale d'un État souverain, en contradiction avec l'article 2, alinéa 4 de la Charte des Nations unies», poursuit-il. Une telle demande devrait en outre émaner des autorités constitutionnellement compétentes et s'inscrire dans un cadre clairement défini quant à son objet, sa durée et ses modalités, afin d'éviter toute contestation de sa légalité ou de sa légitimité.

Et même avec une «invitation» officielle de Beyrouth, l'opération resterait politiquement explosive, surtout que l'histoire pèse lourdement sur toute réflexion de ce type. Entrée au Liban en 1976 sous couvert de la Force arabe de dissuasion durant la guerre civile, l'armée syrienne y est finalement restée près de trente ans, transformant progressivement sa présence militaire en véritable tutelle politique.            

Son retrait, en 2005, après l'assassinat de l’ancien Premier ministre, Rafic Hariri, et sous la pression populaire et internationale, demeure l'un des événements fondateurs du Liban contemporain. «Imaginer aujourd'hui le retour de soldats syriens sur le territoire libanais, même à la demande des autorités, réveillerait inévitablement ce traumatisme collectif», affirme le responsable susmentionné.

À ces considérations historiques s'ajoutent des impératifs strictement militaires, qui rendent un tel scénario tout aussi délicat.

Au-delà du droit et de la mémoire historique, une intervention armée exposerait, en outre, la Syrie à un risque militaire considérable, comme le précise notre interlocuteur.

«Malgré son affaiblissement, le Hezbollah demeure une organisation lourdement armée, profondément implantée dans certaines régions libanaises et toujours dotée d'importantes capacités de mobilisation», note-t-il.

Toute confrontation directe entre l'armée syrienne et le Hezbollah pourrait, d’après lui, rapidement prendre une dimension confessionnelle, déstabiliser les deux pays et compromettre les efforts de reconstruction entrepris par Damas après treize années de guerre civile. Elle pourrait également créer un vide sécuritaire dans les zones frontalières, favoriser la résurgence de groupes jihadistes et offrir à d'autres acteurs régionaux un nouveau terrain de confrontation par procuration.

Que peut donc la Syrie?

Dans ce contexte, si la Syrie devait malgré tout jouer un rôle militaire, celui-ci serait vraisemblablement très éloigné de l'image d'une intervention classique ou d'une offensive de grande envergure.

Concrètement, l’alternative à toute offensive de grande ampleur à l'intérieur du territoire libanais pourrait, le cas échéant, consister davantage, selon le responsable militaire, en des opérations ciblées menées en coordination avec les autorités libanaises. Il s’agirait notamment de la sécurisation supplémentaire de certains points de passage frontaliers, de la fermeture des axes par lesquels transiterait encore une partie des armes, du contrôle renforcé des zones montagneuses du Qalamoun et de l'Anti-Liban, ainsi que des opérations de renseignement destinées à identifier les réseaux logistiques et les dépôts d'armes encore actifs entre les deux pays.

Dans l'hypothèse la plus poussée, Damas pourrait de même, comme le suggère notre intervenant, déployer des unités le long de la frontière syro-libanaise afin d'empêcher toute circulation de combattants ou de matériel militaire, voire conduire des opérations ponctuelles contre des groupes armés présents côté syrien et soupçonnés d'assurer le soutien logistique du Hezbollah.

En revanche, une pénétration en profondeur sur le territoire libanais pour affronter directement le Hezbollah dans ses bastions supposerait des effectifs considérables, une coordination politique permanente avec Beyrouth et exposerait l'armée syrienne à une guerre asymétrique particulièrement coûteuse.

«Militairement, l'objectif ne serait donc pas de désarmer le Hezbollah par la force, mais d'isoler progressivement l'organisation en lui coupant de manière plus accrue ses capacités de ravitaillement, de mouvement et de reconstitution», résume notre interlocuteur.

En réalité, la Syrie dispose aujourd'hui d'un levier bien plus efficace qu'une intervention militaire directe: le contrôle de son propre territoire. Depuis la chute du régime Assad, la principale ligne d'approvisionnement terrestre reliant l'Iran au Hezbollah ne dépend plus d'un allié de la formation chiite mais d'un pouvoir qui lui est désormais hostile.

À elle seule, une politique de contrôle rigoureux des frontières, de démantèlement des réseaux de contrebande et de coopération accrue avec les services de renseignement libanais pourrait réduire durablement les capacités de réarmement du Hezbollah, sans qu'un seul soldat syrien n'entre au Liban.

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