Le Liban est souvent raconté à travers ses crises, ses guerres et ses dirigeants. Pourtant, disséminés dans les montagnes, les vallées et les villes subsistent des lieux presque oubliés qui racontent une autre histoire du pays. Anciennes capitales, voies ferrées abandonnées, temples cachés, sanatoriums désertés ou sites antiques méconnus, ces endroits sont les témoins silencieux d’époques révolues. Une série pour redécouvrir le Liban à travers des lieux qui ont façonné son identité.
Depuis près de huit mille ans, Byblos regarde la Méditerranée. Son port, ses temples et son château racontent une histoire exceptionnelle. Pourtant, son héritage le plus précieux tient dans quelques lignes gravées sur un sarcophage : elles figurent parmi les plus anciennes inscriptions de l’alphabet phénicien connues à ce jour.
Au premier regard, Byblos semble raconter l’histoire habituelle des grandes cités antiques. Des murailles, des colonnes, des temples, un château médiéval, un port où flottent encore les barques des pêcheurs. Mais cette ville a légué au monde un héritage bien plus discret que ses pierres. L’une des plus anciennes inscriptions connues de l’alphabet phénicien y fut découverte. Quelques lignes gravées il y a près de trois mille ans ont traversé les siècles jusqu’à nous. Elles constituent l’un des témoignages majeurs d’une révolution qui allait transformer l’histoire de l’écriture.
Bien avant de devenir un site archéologique, Byblos - Goubal ou Gebal pour ses habitants - était l’un des ports les plus actifs de la côte levantine. Dès le IIIᵉ millénaire avant notre ère, des navires relient régulièrement ses quais à l’Égypte. Le bois de cèdre descend des montagnes libanaises, tandis que remontent papyrus, métaux, ivoire et produits de luxe. Les échanges sont si intenses que les Grecs finiront par appeler la ville Byblos, du nom du papyrus qui y transite en abondance.
Cette prospérité fait de la cité l’un des principaux centres de la civilisation phénicienne. Les archives diplomatiques découvertes à Tell el-Amarna, en Égypte, montrent combien ses souverains entretiennent des relations étroites avec les pharaons. Rib-Hadda, roi de Byblos au XIVᵉ siècle avant notre ère, adresse à lui seul plusieurs dizaines de lettres au souverain égyptien pour solliciter son soutien face à ses rivaux. À travers cette correspondance apparaît une ville déjà profondément insérée dans les grands équilibres politiques et commerciaux du Proche-Orient.
Ces quelques signes qui changèrent le monde
Pendant des siècles, écrire demeure un privilège. Les hiéroglyphes égyptiens comme le cunéiforme mésopotamien exigent l’apprentissage de centaines de signes. Les Phéniciens vont progressivement simplifier cette complexité en utilisant un alphabet composé d’une vingtaine de caractères représentant les consonnes de leur langue.
Les chercheurs situent aujourd’hui la naissance de cet alphabet sur l’ensemble de la côte levantine plutôt que dans une seule cité. Mais Byblos en est l’un des plus anciens et des plus prestigieux témoins. En 1923, les fouilles de Pierre Montet mettent au jour la tombe du roi Ahiram. Son sarcophage porte une longue inscription funéraire gravée en alphabet phénicien, considérée comme l’une des plus anciennes jamais découvertes.
L’importance de cette inscription dépasse largement le Liban. Grâce aux marchands phéniciens, cette écriture simple accompagne les routes maritimes à travers toute la Méditerranée. Les Grecs l’adaptent en y introduisant les voyelles. Les Étrusques la reprennent à leur tour avant que l’alphabet latin ne s’impose progressivement dans une grande partie de l’Europe. Derrière les lettres que nous écrivons aujourd’hui se cache ainsi un héritage dont Byblos conserve l’un des témoignages les plus précieux.
Le site archéologique garde la mémoire de cette longue histoire. Le temple de Baalat Goubal rappelle l’importance religieuse de la cité. Les tombes royales, les remparts et le port racontent une prospérité construite sur le commerce maritime. Plus tard, les Romains enrichissent la ville de nouveaux monuments avant que les Croisés n’élèvent, au XIIᵉ siècle, la forteresse qui domine encore les vestiges antiques.
Une mémoire jamais interrompue
Contrairement à de nombreuses villes antiques abandonnées puis ensevelies, Byblos n’a jamais cessé d’être habitée. Les siècles y ont ajouté leurs constructions sans effacer totalement celles qui les avaient précédées. Les maisons de la vieille ville côtoient les souks, les églises médiévales, les vestiges romains et les sanctuaires phéniciens dans une continuité presque unique sur le pourtour méditerranéen.
Cette permanence explique son inscription au patrimoine mondial de l’UNESCO en 1984. Plus qu’un ensemble de ruines remarquablement conservées, Byblos représente près de huit millénaires d’occupation humaine continue. Chaque époque y a laissé sa marque sans rompre le dialogue avec les précédentes.
Sur les quais, les pêcheurs continuent de sortir en mer comme ils le font depuis des générations. Les bateaux ne transportent plus le bois des montagnes ni le papyrus venu d’Égypte. Pourtant, le voyage commencé ici il y a près de trois mille ans se poursuit encore. Les navires ont cessé d’emporter l’alphabet phénicien vers de nouveaux rivages, mais les lettres gravées sur le sarcophage d’Ahiram continuent de vivre dans les alphabets utilisés aujourd’hui par des milliards de personnes.
Le sarcophage d’Ahiram
Découvert en 1923 par l’archéologue français Pierre Montet dans la nécropole royale de Byblos, le sarcophage du roi Ahiram est célèbre pour l’inscription gravée sur son pourtour. Ce texte, daté du début du Ier millénaire avant notre ère, constitue l’un des plus anciens témoignages connus de l’alphabet phénicien. Conservé aujourd’hui au Musée national de Beyrouth, il est considéré comme une pièce majeure de l’histoire de l’écriture.





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