C’est avec une profonde tristesse, mêlée d’une certaine incrédulité, que nous annonçons la disparition de L’Orient-Le Jour tel que nous l’avons connu.
Le défunt s’est éteint lentement, sans communiqué officiel, sans minute de silence et, surtout, sans que sa propre rédaction ne semble s’en apercevoir.
Il était âgé de près d’un siècle.
Héritier d’une tradition intellectuelle portée par Michel Chiha, Georges Naccache et Charles Helou, il avait longtemps représenté bien davantage qu’un simple quotidien. Il était une institution. Une adresse. Un passage obligé pour les diplomates, les responsables politiques, les universitaires, les chefs d’entreprise et tous ceux qui souhaitaient comprendre le Liban autrement qu’à travers les slogans, les rumeurs et les conversations de comptoir.
On le disait élitiste. Il l’était.
On le disait parisien dans ses manières, beyrouthin dans ses contradictions et parfois hautain dans ses certitudes.
Il l’était aussi. Mais il avait une tenue.
Une exigence. Une langue.
Il appartenait à cette catégorie aujourd’hui presque disparue des journaux que l’on pouvait contester sans avoir à mépriser, et critiquer sans cesser de respecter.
Pendant des décennies, il fut la référence de la presse francophone libanaise. Sa signature ouvrait des portes au Liban comme à l’étranger. Ses journalistes fréquentaient les chancelleries, les ministères, les salons diplomatiques et les lieux où se fabriquait, discrètement, l’histoire du pays.
Ses pages accueillaient des débats, des analyses, des nuances et parfois même des idées.
Il savait qu’une enquête n’était pas une condamnation rédigée à l’avance.
Qu’un titre n’était pas un piège à clics.
Qu’une source anonyme n’était pas une autorisation de tout écrire.
Qu’une réputation ne constituait pas une matière première gratuite.
Et surtout, qu’un journal digne de ce nom ne devait pas flatter les instincts les plus faciles de son public.
Puis la maladie est apparue.
D’abord discrète.
Un titre inutilement tapageur.
Une insinuation glissée entre deux faits.
Un récit présenté comme une enquête.
Une série découpée comme un feuilleton, avec ses personnages désignés, ses coupables suggérés et son dénouement préparé avant même que les preuves ne soient exposées.
Rien de très grave, pensait-on.
Une faiblesse passagère.
Une concession exceptionnelle aux nouvelles règles de l’audience.
Mais le mal progressait.
La nuance commença à perdre du terrain face à la dramaturgie. La vérification céda peu à peu devant l’insinuation. Le journalisme s’effaça derrière la mise en scène. Là où l’on attendait des faits, on trouva des effets. Là où l’on espérait une démonstration, on reçut un scénario.
Le grand quotidien de référence découvrit alors les plaisirs simples du sensationnalisme.
Il comprit qu’il était plus rentable de provoquer que d’expliquer.
Plus facile de salir que de démontrer.
Plus efficace de désigner que de contextualiser.
Et infiniment plus commode de convoquer des morts, des témoins anonymes et des souvenirs invérifiables que d’affronter des interlocuteurs vivants capables de répondre.
Le défunt avait autrefois ses entrées dans les cercles du pouvoir.
Il semble avoir préféré, dans ses dernières années, les sorties de secours à la rigueur journalistique.
Le journal de Michel Chiha, de Georges Naccache et de Charles Helou, ou du moins ce qu’il prétendait encore incarner de leur héritage, descendit alors lentement les marches qu’il avait mis un siècle à gravir.
Une marche pour le populisme.
Une autre pour le sensationnalisme.
Une troisième pour les procès d’intention.
Une quatrième pour les récits à charge maquillés en enquêtes.
À la fin, il ne resta plus grand-chose de l’institution, sinon son nom, son logo, son ancien prestige et l’écho toujours plus lointain de ce qu’elle avait été.
La façade demeurait respectable.
À l’intérieur, on vendait désormais parfois une marchandise éditoriale que le journal d’autrefois aurait probablement refusé d’imprimer.
Le plus tragique n’est pas qu’un média puisse commettre des erreurs. Tous les journaux en commettent.
Le plus tragique est qu’il puisse finir par ne plus distinguer l’erreur de la méthode.
Qu’il confonde l’agressivité avec le courage.
La malveillance avec l’indépendance.
Le vacarme avec l’influence.
Et le nombre de réactions avec la qualité de l’information.
L’Orient-Le Jour tel que nous l’avons connu laisse derrière lui des lecteurs orphelins, quelques archives remarquables et une immense question :
Comment une institution qui regardait autrefois la médiocrité de haut a-t-elle pu finir par lui courir après ?
La famille éditoriale ne souhaite pas communiquer sur les causes exactes du décès.
Selon plusieurs sources proches du dossier, “sous couvert d’anonymat” parce qu’elles n’étaient pas autorisées à parler, la mort serait liée à une longue exposition au sensationnalisme, aggravée par une dépendance chronique au feuilleton, au sous-entendu et à la satisfaction immédiate d’un public que l’on préfère exciter plutôt qu’informer.
Ces informations n’ont pas pu être vérifiées.
Mais puisqu’elles viennent de sources anonymes et qu’elles contribuent à un récit captivant, elles seront naturellement publiées en cinq épisodes.
La cérémonie funéraire aura lieu dans les pages du prochain numéro.
Les fleurs peuvent être remplacées par des faits.
Les couronnes par des preuves.
Et les hommages par un retour, même tardif, à la dignité journalistique.
Quant au nom L’Orient-Le Jour, il continuera sans doute de paraître.
Mais un nom imprimé au-dessus d’un article ne suffit pas à maintenir un journal en vie.
Il ne restera peut-être bientôt qu’une enseigne centenaire posée sur une plateforme devenue trop petite pour sa propre histoire.
Paix à son âme éditoriale.



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