Horsh Beyrouth, la forêt qui a survécu à la ville
Autrefois, Beyrouth s’arrêtait aux pins. Aujourd’hui, la ville a encerclé sa forêt. ©Wikipedia

Le Liban est souvent raconté à travers ses crises, ses guerres et ses dirigeants. Pourtant, disséminés dans les montagnes, les vallées et les villes subsistent des lieux presque oubliés qui racontent une autre histoire du pays. Anciennes capitales, voies ferrées abandonnées, temples cachés, sanatoriums désertés ou sites antiques méconnus, ces endroits sont les témoins silencieux d’époques révolues. Une série pour redécouvrir le Liban à travers des lieux qui ont façonné son identité.  

Il fut un temps où Beyrouth ne s’arrêtait pas sur des immeubles, mais sur des pins. Au sud de la ville s’étendait une vaste forêt dont Horsh Beyrouth constitue aujourd’hui le principal vestige. Guerres, routes et urbanisation l’ont progressivement amputée, faisant de sa survie une autre manière de raconter l’expansion de la capitale.

Il faut aujourd’hui un effort d’imagination pour retrouver le paysage. Effacer Badaro, Qasqas, les grandes artères, repousser les immeubles et rendre aux pins l’espace qu’ils occupaient autrefois au sud de Beyrouth. À la fin du XVIIe siècle, la superficie du Horsh est estimée à quelque 1,25 million de mètres carrés, près de quatre fois celle du parc actuel, qui couvre environ 330 000 mètres carrés. La comparaison dit presque toute l’histoire : Beyrouth n’a pas simplement grandi autour de sa forêt, elle l’a progressivement absorbée. 

Le Horsh qui subsiste n’est donc pas un parc créé au milieu d’une ville déjà construite. Il est le reste d’un paysage plus ancien que les quartiers qui l’entourent, une pinède qui marquait autrefois la périphérie méridionale de la capitale et dont les limites ont reculé à mesure que celle-ci s’étendait. Guerres et incendies ont accéléré sa disparition, mais routes, équipements et urbanisation ont durablement transformé son emprise. Devenu parc public, fermé pendant des décennies puis reconquis par ses habitants, le Horsh raconte aussi la relation difficile que Beyrouth entretient avec ses espaces communs.

 Beyrouth s’arrêtait alors aux pins

L’origine exacte de la pinède se perd dans une histoire plus ancienne que celle du parc actuel, et mieux vaut se garder d’en faire une « forêt antique » dont la continuité serait impossible à établir. Un jalon est en revanche bien documenté : au début du XVIIe siècle, sous l’émir Fakhr al-Din II, la pinède située à l’entrée sud de Beyrouth est organisée et développée par des plantations. Les récits historiques lui attribuent notamment une fonction de protection de la ville contre les vents chargés de poussière venant du sud. En 1696, le Horsh aurait déjà atteint environ 1,25 million de mètres carrés et s’étendait largement au-delà de ses limites actuelles. 

Il faut surtout imaginer le rapport très différent que les habitants entretenaient alors avec ce bois. Le Horsh n’était pas une enclave verte enfermée entre des axes routiers, mais un espace situé aux marges de la ville, suffisamment proche pour appartenir à la vie des Beyrouthins tout en annonçant la campagne au-delà des murs et des faubourgs. Avec l’expansion de Beyrouth au XIXe siècle, cette relation commence à changer. La capitale sort de ses anciennes limites, gagne progressivement vers le sud et se rapproche d’une pinède qui avait jusque-là marqué son extérieur.

En 1878, le Horsh devient propriété de la municipalité de Beyrouth. Il conserve sa fonction populaire et devient un lieu de promenade, de rencontres, de fêtes et de rassemblements. Cette appropriation collective est essentielle pour comprendre les débats qui entoureront beaucoup plus tard sa fermeture : bien avant d’être administrativement qualifié de parc public, le bois appartenait déjà à la géographie quotidienne de la ville.

Quand la ville grignote la forêt

Le XXe siècle accélère brutalement la transformation. Beyrouth se développe, les besoins fonciers augmentent et la grande pinède est progressivement morcelée. Des équipements et des infrastructures occupent des terrains autrefois boisés tandis que de nouvelles routes isolent ce qui subsiste. L’hippodrome est aménagé au début des années 1920 sur une partie de cet ancien ensemble, tandis que d’autres emprises sont progressivement détachées du bois au fil de l’expansion urbaine. Dans les années 1950, de nouveaux axes routiers contribuent encore à redessiner ses limites. Le vaste Horsh périphérique prend peu à peu la forme d’une enclave triangulaire prise dans la ville. 

En 1960, un décret pris sous le gouvernement de Sami Solh consacre le Horsh comme parc public clôturé. La mesure répond à une nécessité de protection, mais elle traduit également un changement profond. La forêt que les habitants pouvaient autrefois traverser devient un espace délimité, administré, dont les entrées peuvent être contrôlées. La ville a désormais dépassé ses anciens pins : ce qui constituait sa périphérie se retrouve progressivement encerclé par elle. 

Les chiffres donnent la mesure du basculement. De quelque 1,25 million de mètres carrés à la fin du XVIIe siècle, l’ensemble s’est réduit jusqu’aux quelque 330 000 mètres carrés généralement attribués aujourd’hui au parc. Il serait simpliste d’expliquer cette contraction par une seule cause : elle résulte d’une succession de transformations foncières, d’aménagements, de routes, de constructions et, bientôt, de la guerre. 

La guerre entre dans le bois

Lorsque la guerre civile éclate en 1975, Horsh Beyrouth se retrouve dans une position particulièrement exposée, au voisinage de la ligne de démarcation qui coupe la capitale. Un espace autrefois associé aux promenades et aux rassemblements devient un territoire pris dans la fragmentation de la ville. Le parc ferme et les arbres eux-mêmes portent bientôt les traces du conflit.

L’année 1982 constitue l’un des épisodes les plus destructeurs de son histoire. Lors de l’invasion israélienne et des bombardements de Beyrouth, un incendie ravage une grande partie du Horsh et détruit la majorité de ses pins selon les sources consacrées au parc. Ce qui avait résisté au rétrécissement progressif de son territoire est alors frappé dans sa substance même. 

Après la guerre commence un vaste effort de restauration. À partir de 1992, la municipalité de Beyrouth travaille avec le Conseil régional d’Île-de-France à la réhabilitation du site. De nouveaux arbres sont plantés, le paysage est recomposé et l’ancien bois meurtri doit progressivement retrouver sa fonction de grand espace vert urbain. Le programme devait conduire à une réouverture au public au milieu des années 1990. Mais l’histoire prend alors un tour paradoxal : la forêt est restaurée, sans être véritablement rendue aux Beyrouthins. 

Sauver la forêt, puis retrouver ses portes

La réouverture initialement envisagée pour 1995 est repoussée afin de permettre notamment aux jeunes pins de se développer. Une nouvelle échéance est évoquée pour 2002, mais les portes restent fermées. Pendant de longues années, l’accès demeure soumis à des restrictions et à des autorisations, créant une situation étrange : le plus vaste espace vert public de Beyrouth existe au cœur d’une ville qui en manque cruellement, mais une grande partie de ses habitants ne peut pas en profiter librement. 

Cette contradiction finit par transformer le Horsh en enjeu civique. À la fin de 2010, l’association NAHNOO lance la campagne « Horsh Beirut for All », qui ne défend plus seulement les arbres mais le principe même d’un espace public accessible à tous. Le débat dépasse alors les limites du parc : qui possède réellement la ville, qui peut accéder à ses espaces communs et comment protéger un lieu sans en exclure ceux auxquels il appartient ? Après cinq années de mobilisation, le Horsh rouvre partiellement au public en 2015, puis quotidiennement en 2016. 

L’histoire ne s’est pas arrêtée avec cette réouverture. Les débats sur l’entretien, l’accessibilité et l’aménagement du parc se poursuivent encore, preuve que protéger un espace public ne consiste pas seulement à préserver ses arbres. Le Horsh doit composer avec les quartiers qui l’entourent, les routes qui l’isolent et les usages d’une capitale extrêmement dense. Des projets récents de revitalisation cherchent précisément à rétablir ces liens et à rendre le parc plus accessible. 

Autrefois, les pins indiquaient que Beyrouth se terminait. Aujourd’hui, la ville les a dépassés de toutes parts. Elle a construit autour d’eux ses quartiers, ses routes et ses équipements jusqu’à transformer l’ancienne forêt périphérique en enclave végétale. Horsh Beyrouth a survécu aux amputations successives de son territoire, à la guerre, à l’incendie et à plusieurs décennies de fermeture. Mais ce renversement géographique raconte peut-être mieux que tout autre son histoire : ce qui se trouvait jadis à la lisière de Beyrouth est devenu l’un de ses derniers refuges au cœur même de la ville.

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La forêt qui a rétréci avec les siècles

À la fin du XVIIe siècle, les sources historiques évaluent la superficie du Horsh à environ 1,25 million de mètres carrés. Le parc actuel en représente environ 330 000, soit un peu plus du quart. Il ne s’agit pas d’une disparition brutale, mais d’un long processus de morcellement accompagnant l’expansion de Beyrouth. Routes, équipements urbains, réaffectations foncières et guerre ont progressivement réduit la grande pinède méridionale jusqu’à l’enclave verte que l’on connaît aujourd’hui. 

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