Le Liban est souvent raconté à travers ses crises, ses guerres et ses dirigeants. Pourtant, disséminés dans les montagnes, les vallées et les villes subsistent des lieux presque oubliés qui racontent une autre histoire du pays. Anciennes capitales, voies ferrées abandonnées, temples cachés, sanatoriums désertés ou sites antiques méconnus, ces endroits sont les témoins silencieux d’époques révolues. Une série pour redécouvrir le Liban à travers des lieux qui ont façonné son identité.
À Tannourine, les cèdres s’accrochent aux pentes abruptes et composent l’une des forêts les plus denses du Liban. Protégée depuis 1999, cette cédraie raconte moins la légende d’un arbre emblématique que sa réalité : celle d’un écosystème vivant, capable de se régénérer mais vulnérable aux insectes, au climat et aux bouleversements de la montagne.
À Tannourine, les cèdres ne se présentent pas comme une collection d’arbres majestueux autour desquels aurait été organisé le paysage. Ils l’occupent. Ils descendent les versants, surgissent entre les rochers, s’accrochent à des pentes si raides que certains semblent défier la gravité. Cette topographie accidentée, qui complique encore aujourd’hui la progression à travers certaines parties de la forêt, a longtemps constitué une protection naturelle. Elle explique aussi pourquoi le spectacle diffère de celui des Cèdres de Dieu de Bcharré, auxquels l’histoire et la littérature ont donné une renommée mondiale. Ici, le cèdre apparaît moins comme un monument que comme une population d’arbres vivant au sein d’un massif.
La réserve naturelle de la forêt des cèdres de Tannourine est créée le 25 février 1999 par la loi n°9 et placée sous la supervision du ministère libanais de l’Environnement. Elle s’étend sur environ 1,5 km², entre quelque 1 300 et 1 900 mètres d’altitude selon les données scientifiques, sur des versants du nord du Mont-Liban. Le ministère la présente comme l’une des plus vastes et des plus denses cédraies du pays et estime que les cèdres constituent environ 90 % de ses arbres.
Une forêt avant d’être un symbole
Cette densité change le regard. Le cèdre libanais a été tellement chargé d’histoire qu’il est parfois difficile de le regarder simplement comme un arbre. Il figure sur le drapeau, traverse les textes antiques, accompagne les récits nationaux et incarne une permanence que l’histoire réelle des forêts rend pourtant beaucoup plus fragile. Les peuplements actuels ne sont que les fragments d’une aire autrefois plus étendue, progressivement réduite par des siècles d’exploitation humaine. La FAO rappelle que cette surexploitation ancienne a laissé au Liban des peuplements dispersés dont la conservation possède aujourd’hui une importance écologique et génétique particulière.
Tannourine appartient à un ensemble forestier plus vaste qui se prolonge vers Hadath el-Jebbeh, Bcharré, Qnat et Niha. À l’intérieur de la réserve, le cèdre domine sans être seul. La forêt abrite d’autres essences montagnardes et une flore adaptée à l’altitude et à des conditions climatiques difficiles. Le ministère de l’Environnement signale notamment la présence de genévriers, de chênes et de fleurs de haute montagne comme la tulipe des montagnes. Au-dessus de la limite forestière commence un autre paysage, celui du jurd, avec ses formations rocheuses, ses arbustes et ses pâturages longtemps utilisés par les communautés locales.
Le climat impose son rythme. Les précipitations annuelles atteignent en moyenne 1 000 à 1 200 millimètres dans la zone étudiée par les chercheurs, tandis que les étés sont presque secs et que la neige couvre périodiquement les hauteurs en hiver. Sur les sols calcaires et les pentes rocheuses, la forêt doit donc composer avec une forte saisonnalité, le froid, la neige puis la sécheresse estivale. Le cèdre n’est pas simplement installé dans ce milieu : sa croissance, sa reproduction et sa survie dépendent de cet équilibre.
C’est pourquoi il serait trompeur de présenter Tannourine comme un sanctuaire immobile où il suffirait de préserver quelques arbres remarquables. Une forêt n’existe que si plusieurs générations s’y côtoient, si les graines donnent naissance à de jeunes plants et si ceux-ci trouvent suffisamment d’espace, de lumière et d’eau pour remplacer les arbres qui disparaissent. Une étude publiée en 2018 sur la structure de la cédraie a justement constaté la présence abondante de jeunes individus et un bon état de régénération, tout en montrant combien cette dynamique pouvait être modifiée par les perturbations affectant le massif.
À la fin du XXᵉ siècle, l’une de ces perturbations prend une ampleur suffisamment inquiétante pour faire de Tannourine un cas d’étude international.
Quand la forêt devient brune
Depuis le début des années 1990, les habitants remarquent un phénomène étrange : en été, des parties de la cédraie brunissent comme si le feu les avait parcourues. En 1996, les dégâts causés par des insectes sont observés plus précisément ; en mai 1997, des larves sont détectées. Leur identification révèle une surprise scientifique : l’insecte appartient à une espèce qui n’avait pas encore été décrite. Il reçoit le nom de Cephalcia tannourinensis, directement associé à la forêt où il a été découvert.
L’animal est petit, mais les dégâts qu’il peut provoquer ne le sont pas. Ses larves s’attaquent aux aiguilles des cèdres et peuvent provoquer une défoliation sévère. Une partie de leur cycle se déroule dans le sol, où les prépupes peuvent demeurer avant que les adultes n’émergent et que le cycle recommence. Lorsque les populations deviennent très importantes, les arbres sont affaiblis par la répétition des attaques et certains peuvent mourir.
En 1999, la densité de l’insecte atteint un niveau suffisamment élevé pour provoquer une mobilisation des autorités et des scientifiques. Le danger ne concerne plus seulement Tannourine : les chercheurs craignent une extension vers les autres cédraies du nord du Liban, notamment Hadath el-Jebbeh et Bcharré. La menace qui pèse sur une forêt devient alors une question touchant l’ensemble des peuplements de Cedrus libani.
Le ministère de l’Agriculture, le ministère de l’Environnement, l’Université américaine de Beyrouth, le Conseil national de la recherche scientifique et des spécialistes français se mobilisent. Des traitements aériens sont entrepris à partir de 1999 avec l’appui technique de l’armée libanaise, puis répétés au début des années 2000. Selon les données du ministère de l’Environnement, les populations souterraines de l’insecte diminuent fortement entre 1999 et 2004, au point que de nouvelles opérations de traitement ne sont plus jugées nécessaires à ce stade.
Mais l’épisode modifie surtout la manière de protéger la forêt. Détruire l’insecte ne suffit pas : il faut comprendre pourquoi sa population a soudainement explosé, suivre son cycle, surveiller les arbres et anticiper les conditions susceptibles de provoquer une nouvelle infestation. Entre 2004 et 2008, un projet financé par le Fonds pour l’environnement mondial, mis en œuvre par le Programme des Nations unies pour l’environnement, exécuté par le ministère libanais de l’Environnement et géré par l’AUB développe une approche plus intégrée de la conservation des cédraies. Tannourine devient ainsi un terrain d’observation où l’on étudie simultanément l’insecte, la forêt et les conditions qui déterminent leur évolution.
Protéger les arbres qui ne sont pas encore nés
L’histoire de Cephalcia tannourinensis a rappelé une évidence que la puissance symbolique du cèdre tend parfois à masquer : un arbre peut être monumental et vulnérable à la fois. Une forêt qui a traversé des siècles d’exploitation humaine peut être bouleversée en quelques saisons par la multiplication d’un insecte, une succession d’années défavorables ou la modification progressive de son environnement.
Les recherches menées à Tannourine ont montré que les parcelles touchées par l’insecte et celles qui l’étaient moins ne présentaient pas exactement la même structure. Elles ont également confirmé l’importance de surveiller les jeunes cèdres, puisque la capacité d’une forêt à survivre se mesure moins à l’âge de ses arbres les plus impressionnants qu’au nombre de ceux qui pourront leur succéder. L’étude publiée en 2018 constatait à cet égard une régénération encourageante, mais soulignait également l’impact de l’insecte sur l’organisation des peuplements.
À cette surveillance biologique s’ajoute désormais une question plus large : celle du climat. Le cèdre libanais est une espèce montagnarde dont le cycle dépend des températures, des précipitations, de la neige et de la durée de la saison sèche. Ces mêmes paramètres influencent les organismes qui vivent à ses dépens. À Tannourine, la conservation ne peut donc plus consister à tracer une frontière autour d’une forêt et à considérer le problème réglé ; elle suppose de suivre les interactions entre l’arbre, le sol, les insectes, l’eau et l’évolution des conditions climatiques.
La montagne environnante rappelle d’ailleurs que la réserve ne fonctionne pas indépendamment des activités humaines. Plus haut, les pâturages du jurd sont utilisés depuis longtemps pour l’élevage. La FAO et le ministère de l’Agriculture y ont travaillé avec la municipalité de Tannourine à l’évaluation de la végétation et de la capacité des pâturages afin d’éviter qu’une pression excessive ne dégrade les écosystèmes. La conservation prend ici une dimension plus vaste : protéger la forêt implique aussi de réfléchir à la manière dont les hommes continuent à vivre de la montagne qui l’entoure.
Tannourine raconte ainsi une histoire du cèdre assez différente de celle qui s’est construite autour de Bcharré. Aux Cèdres de Dieu revient une dimension historique et symbolique exceptionnelle, renforcée par leur inscription avec la vallée de la Qadisha au patrimoine mondial. À Tannourine, le regard se déplace vers la forêt elle-même, sa densité, son relief, sa capacité à se renouveler et les menaces auxquelles elle doit continuellement s’adapter.
Il suffit finalement de revenir aux versants abrupts du début. Les cèdres y paraissent immobiles, parfois solidement ancrés dans des endroits où l’on se demande comment un arbre a pu pousser. Pourtant, tout bouge autour d’eux et en eux : les graines germent, les jeunes pousses gagnent la lumière, les insectes suivent leurs cycles, la neige disparaît puis revient, certains arbres meurent tandis que d’autres prennent leur place. À Tannourine, le cèdre cesse un instant d’être un emblème pour redevenir ce qu’il a toujours été : un arbre dont l’avenir dépend de celui de toute une forêt.
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L’insecte qui porte le nom de Tannourine
Lorsque des larves sont découvertes sur les cèdres de Tannourine en 1997, les chercheurs constatent qu’ils ont affaire à une espèce jusque-là inconnue de la science. Elle est baptisée Cephalcia tannourinensis, du nom même de la forêt. Ses larves se nourrissent des aiguilles et peuvent provoquer une défoliation importante lorsque leurs populations explosent. En 1999, l’infestation atteint un niveau suffisamment préoccupant pour déclencher traitements et programmes de recherche associant autorités libanaises, AUB, FAO et spécialistes étrangers. La population de l’insecte est ensuite fortement réduite, mais sa découverte transforme durablement la gestion de la cédraie : Tannourine devient un lieu privilégié pour étudier la santé, la régénération et les menaces pesant sur les forêts de cèdres du Liban.





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