Après avoir conquis Ali Taher et consolidé ses positions en profondeur, Israël envisagerait-il déjà de reculer? C’est l’hypothèse qui circule désormais. L’armée pourrait ramener son dispositif à une nouvelle ligne située à trois ou quatre kilomètres de la frontière, faisant passer la superficie de la zone sous son contrôle d’environ 600 à 250 km². Une ligne grise qui signifierait un recul de près de six kilomètres par rapport à la ligne jaune, celle qu’Israël s’est employé pendant cinq mois à atteindre, à tenir et à fortifier. Dès lors, une question se pose. Pourquoi renoncer maintenant à une profondeur conquise au prix de plusieurs mois de combats ?
Une ligne dictée par le relief
Dans les informations rapportées ces derniers jours par plusieurs médias israéliens et internationaux, la ligne grise correspondrait à un redéploiement israélien à trois ou quatre kilomètres de la frontière, avec le maintien de certaines positions militaires. Il ne s’agirait donc pas d’un retrait du territoire libanais, mais d’un rétrécissement de la zone contrôlée par l’armée israélienne.
Reste à savoir où cette nouvelle ligne passerait concrètement. Selon le général Khalil Gemayel, ancien commandant du secteur sud du Litani, elle ne pourrait pas être conçue comme une simple bande uniforme parallèle à la frontière. Si Israël devait se replier, il chercherait avant tout à conserver les hauteurs qui dominent les vallées et offrent les meilleures positions défensives.
À l’est, Israël pourrait ainsi conserver Chebaa, tout en abandonnant Ali Taher, Chaqif et Yohmor avant de franchir le Litani. Il pourrait se maintenir sur les hauteurs d’Ezziyé et d’Oueida, qui dominent le fleuve, ainsi qu’à Khiam, Taybé, Adchit el-Qousayr et Qantara. Ces positions permettent de contrôler les vallées intérieures situées au nord, notamment dans le secteur de Deir Seryane et, à l’ouest, Wadi Houjeir.
Plus à l’ouest, le dispositif pourrait s’appuyer sur Bani Hayyan et Talloussa, face au Wadi Slouqi, ainsi que sur les hauteurs de Mays el-Jabal qui surplombent cette vallée. Au centre, Israël pourrait se retirer de Haddatha et Houmine pour se repositionner vers Aïnata. Il pourrait également abandonner Ain Ebel et Debel, tout en conservant Beit Lif, avant de revenir vers les secteurs de Salhani, Oum el-Tout, Dhaïra, Yarine, Alma el-Chaab et Naqoura.
Le principe serait donc moins celui d’une distance fixe que celui d’une défense organisée par le terrain. En d’autres termes, il s’agirait de conserver les collines, d’abandonner les positions qui exposent davantage les troupes et de s’appuyer sur les hauteurs dominant les vallées.
Or, pour le général Gemayel, cette hypothèse reste très peu probable. «Israël se bat depuis cinq mois pour fixer cette ligne de collines qui s’éloigne de huit à dix kilomètres de la frontière», rappelle-t-il. Après avoir conquis ces hauteurs et consacré d’importants moyens à leur consolidation, abandonner cette profondeur pour revenir plusieurs kilomètres en arrière ne correspondrait ni à la logique militaire israélienne ni au coût déjà engagé.
Le contexte politique renforce encore cette interrogation. À l’approche des élections israéliennes, un recul qui donnerait l’impression d’abandonner des positions conquises pourrait être difficile à défendre politiquement. Surtout si, au bout du compte, Israël devait renoncer à près de six kilomètres de profondeur pour conserver une bande beaucoup plus étroite.
Le risque d’un retour du Hezbollah
À cette contradiction stratégique s’ajoute un autre élément. Celui des infrastructures que l’armée israélienne continue, selon le général Gemayel, d’aménager dans le Sud. Des routes sont, en effet, construites pour relier les positions et faciliter l’accès aux hauteurs de la ligne jaune, ainsi qu’un axe permettant les mouvements entre les secteurs situés au nord et au sud du Litani.
«Ces travaux semblent, à tout le moins, compatibles avec la volonté de conserver une capacité de mobilité et d’intervention dans la profondeur libanaise», note le général Gemayel.
Surtout, un retrait comporte pour Israël un risque évident, celui de voir le Hezbollah revenir dans les secteurs abandonnés. C’est précisément le scénario que le dispositif israélien cherche actuellement à empêcher. La réduction de la zone contrôlée ne pourrait donc être durable que si quelqu’un prenait effectivement le relais sur le terrain.
L’armée libanaise, condition du retrait ?
C’est ici que l’État libanais pourrait devenir la pièce centrale du calcul israélien.
Si Beyrouth était capable de garantir que les territoires évacués passeraient réellement sous le contrôle de l’armée libanaise, le retrait pourrait changer de nature. Il ne s’agirait plus pour Israël d’abandonner unilatéralement une profondeur conquise, mais de transférer progressivement le contrôle du terrain à un autre acteur étatique, avec l’objectif d’empêcher le Hezbollah d’y revenir.
Cette hypothèse rejoint la logique du cadre négocié sous médiation américaine. Le retrait israélien doit être associé au déploiement de l’armée libanaise dans les zones concernées et, plus largement, à la question du désarmement du Hezbollah. Or c’est précisément cette mécanique qui reste fragile, les premières expériences de zones pilotes ayant déjà révélé des divergences sur le calendrier, les territoires concernés et les garanties de mise en œuvre.
Pour Israël, la question serait donc moins «jusqu’où reculer ?» que «qui contrôle le terrain après le recul?». Si l’armée libanaise pouvait occuper de manière effective les espaces évacués, la ligne grise pourrait devenir un compromis acceptable, avec une zone israélienne réduite d’environ 600 à 250 km², mais toujours structurée autour des hauteurs jugées stratégiques, tandis que l’État libanais reprendrait progressivement le contrôle du reste du territoire.
Un tel scénario pourrait même avoir une portée politique plus large, selon le général Gemayel. Un retrait israélien obtenu dans le cadre d’un accord, accompagné d’un déploiement effectif de l’armée libanaise, donnerait à Beyrouth un argument supplémentaire pour avancer sur le dossier du désarmement du Hezbollah. Autrement dit, la ligne grise ne serait viable que si elle s’accompagnait d’un véritable changement dans le contrôle du terrain.
Pour l’heure, toutefois, rien ne permet encore de parler d’un retrait acté. Le projet rapporté par les médias reste soumis à validation politique et se heurte à une contradiction fondamentale. Israël a passé cinq mois à construire sa profondeur défensive et continue à renforcer ses axes d’accès à cette zone. Est-ce maintenant qu’il reculera?




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