De la haine de soi aux violences collectives, cette deuxième partie explore la part de nous-mêmes que nous projetons sur l’autre afin de mieux la détruire. Mais elle montre aussi comment la pensée, la création et la parole peuvent canaliser cette destructivité plutôt que la laisser gouverner nos vies.
En poursuivant sa réflexion sur la destructivité, Freud découvre que l’humain semble avoir besoin d’un autre à haïr, à sacrifier, parfois d’un autre à tuer, pour préserver son propre équilibre. Le sujet et les groupes tendent à expulser au dehors ce qu’ils ne peuvent supporter en eux. L’ennemi devient le dépositaire de la honte, de la culpabilité, de l’envie, de la rage, de la jouissance interdite. En le désignant comme mauvais, impur, dangereux ou déshumanisé, le sujet se donne l’illusion de se purifier lui-même. La haine de l’autre fonctionne alors comme une défense contre la haine de soi.
Cette projection peut devenir meurtrière lorsqu’elle s’organise collectivement. Un groupe peut se constituer autour d’un idéal commun, mais aussi autour d’un ennemi commun. Freud l’avait montré dans Psychologie des foules et analyse du moi. Les sujets s’unissent par identification à un chef, à un idéal, à une cause, mais cette union se renforce souvent par la désignation d’un dehors menaçant. L’ennemi permet au groupe de se sentir uni. Il absorbe les tensions internes. Il donne une forme à l’angoisse collective. Ces groupes reposent sur des alliances inconscientes, des pactes de dénégation, des accords tacites autour de ce qui ne doit pas être pensé. Une communauté peut se souder non seulement par ce qu’elle affirme, mais par ce qu’elle expulse.
La guerre devient alors plus qu’un affrontement entre deux extérieurs. Elle met en scène une conflictualité interne déplacée. À qui faisons-nous la guerre ? À l’autre étranger en dehors de nous, ou à cette part de nous-mêmes qui nous reste étrangère ? Les menaces, les violences, les rapports de force existent certes. Mais pourquoi certains ennemis deviennent-ils le support d’une haine infinie ? Pourquoi certaines figures concentrent-elles une rage qui dépasse leur réalité ? Pourquoi faut-il parfois détruire l’autre non seulement pour se défendre, mais pour se sentir exister ?
L’étranger extérieur tire souvent sa puissance de l’étranger intérieur. Ce qui effraie n’est pas toujours radicalement inconnu. C’est parfois ce qui fut familier, refoulé, oublié, puis revient sous une forme méconnaissable. L’étranger est aussi cette part de nous-mêmes que nous ne pouvons accueillir. Nous sommes étrangers à nous-mêmes parce que l’inconscient nous divise. Nous ne parvenons pas à coïncider avec nous-même. Nous sommes traversés par des désirs que nous ne pouvons admettre, des hontes qui nous recouvrent, des identifications contradictoires, des restes de discours venus des autres que nous avons intériorisés.
La haine de soi apparaît alors comme l’une des formes les plus tragiques de la guerre intérieure. Dans la mélancolie, le sujet s’accuse, se rabaisse, se traite comme un être indigne. Mais cette cruauté contre le moi vise en réalité un objet perdu, incorporé, devenu indistinct du moi lui-même. L’ombre de l’objet tombe sur le moi. Le sujet se frappe pour atteindre l’autre en lui. La haine de soi est une scène inconsciente où le moi devient le lieu d’un règlement de comptes avec un objet aimé, perdu, décevant ou haï. Cette structure permet de comprendre certaines conduites autodestructrices. Le sujet ne se détruit pas toujours pour disparaître. Il se détruit parfois pour punir un autre logé en lui, pour rester fidèle à une perte, pour maintenir un lien négatif avec un objet dont il ne parvient pas à se séparer.
Cette destructivité n’est pas toujours apparente. Elle peut être silencieuse, blanche, froide. Elle peut prendre la forme d’un désinvestissement du monde, d’une extinction du désir, d’un retrait hors du lien. La pulsion de mort n’est pas seulement meurtre ou explosion. Elle est aussi déliaison lente, fatigue d’aimer, aspiration à ne plus être affecté. Certains sujets se retrouvent dans une sorte d’anesthésie psychique, une vie diminuée où plus rien ne viendrait les exposer au manque, à l’attente, à la dépendance. La destructivité peut alors se confondre avec une paix morte.
Le surmoi joue ici un rôle capital. Il est l’héritier des interdits, des exigences parentales, de l’autorité intériorisée. Il juge, surveille, punit. Mais il n’est pas que cela. Il est aussi ce qui ordonne de jouir, c'est-à-dire qui pousse vers l’excès, vers une obéissance féroce à un impératif obscur. Cela permet de comprendre pourquoi la violence humaine se présente souvent sous les traits du devoir. On ne tue pas toujours par débordement pulsionnel. On tue parfois parce qu’ « il le faut », parce qu’une loi folle, un idéal, une communauté, une doctrine ou un dieu imaginaire l’exige. L’homme peut jouir de cette obéissance. Il peut se sentir « pur » au moment même où il détruit. La cruauté devient alors d’autant plus dangereuse qu’elle ne se vit pas comme cruauté. Elle se vit comme fidélité.
Cette dimension est essentielle pour comprendre les formes idéologiques de la destructivité, particulièrement dans notre propre environnement. L’humain peut placer sa haine au service d’une cause qui lui donne une grandeur apparente. Il ne dira pas qu’il hait. Il dira qu’il protège, qu’il purifie, qu’il restaure, qu’il venge, qu’il libère. La pulsion de mort trouve alors un langage noble. Elle se dissimule dans l’idéal. C’est pourquoi les idéaux ne sont jamais innocents en eux-mêmes. Ils peuvent soutenir Éros, ouvrir à la création, à la transmission, à la justice. Mais ils peuvent aussi devenir des machines de déliaison lorsqu’ils exigent le sacrifice du vivant au nom d’une croyance ou d’une chimère. Freud savait que la civilisation elle-même est ambivalente. Elle inhibe la violence, mais elle peut aussi l’organiser.
Freud se montre ainsi lucide et très dubitatif quant à l’avenir de la pulsion de mort. Il souhaite qu’Éros puisse travailler contre les forces de destruction, mais cet espoir est fragile. Il ne repose pas sur une bonté naturelle de l’homme, ni sur un progrès de l’histoire. Il repose sur la capacité de liaison. Éros lie les sujets entre eux, mais il lie aussi les représentations, les affects, les souvenirs, les pulsions. Là où Thanatos défait, Éros tisse. Là où la destructivité veut abolir l’objet, Éros supporte sa séparation, mais il ne triomphe jamais une fois pour toutes.
La sublimation est l’un des destins possibles de cette lutte. Elle ne supprime pas la pulsion de mort. Elle lui donne une autre issue. Créer, penser, écrire, composer, peindre, analyser, transmettre, ce n’est pas devenir pur de toute destructivité. C’est trouver une forme où l’énergie pulsionnelle puisse être liée autrement. Une œuvre peut naître d’une rage, d’un deuil, d’une haine, d’une blessure narcissique, d’une angoisse d’effondrement. Elle transforme l’acte destructeur en travail de forme. Elle introduit un détour. Elle permet de défaire sans anéantir, de couper sans tuer, de perdre sans disparaître. La sublimation n’est pas une consolation douce. Elle est parfois une opération de survie psychique.
Dans l’espace de la cure, la destructivité apparaît souvent sous des formes détournées. Retards, silences, attaques du cadre, disqualification de l’analyste, ennui, ironie, séduction, retrait, oubli, plaintes répétées, symptômes qui résistent. L’analyse ne les condamne pas. Elle les écoute comme des formations psychiques. Elle cherche ce qui, dans ces attaques, tente de préserver le sujet d’une dépendance, d’une honte, d’une douleur plus ancienne. La destructivité n’est pas seulement ce qui veut détruire l’analyse. Elle est aussi ce qui demande à être reconnu sans que l’objet analytique s’effondre.
C’est peut-être ce qui distingue profondément la psychanalyse d’un discours de sagesse. Elle ne demande pas au sujet d’aimer son prochain. Elle ne lui demande pas de se débarrasser de sa haine. Elle crée les conditions pour que la haine puisse être pensée, adressée, déplacée, historicisée. Il s’agit d’accepter une certaine opacité sans devoir la projeter immédiatement dans un ennemi. Reconnaître l’étranger en soi ne signifie pas abolir les conflits. Cela signifie ne plus croire que l’autre porte seul ce qui nous menace.
Notre monde contemporain donne à cette question une intensité particulière. Les dispositifs techniques, politiques, économiques et médiatiques excitent souvent la haine plus qu’ils ne la symbolisent. Ils offrent des cibles rapides, des appartenances immédiates, des indignations sans élaboration, des ennemis constamment renouvelés. La jouissance de haïr circule vite. Elle se partage, se confirme, se renforce. Chacun peut trouver une communauté prête à valider son ressentiment. Les voies de décharge se multiplient tandis que les espaces de transformation se fragilisent. La vitesse menace la pensée, et la pensée, pour exister, a besoin d’un délai.
L’être humain est peut-être le plus destructeur des vivants parce qu’il ne détruit pas seulement avec ses dents, ses griffes ou ses armes. Il détruit avec des mots, des images, des idéaux, des lois, des mémoires falsifiées, des catégories, des silences. Il peut tuer l’autre dans son corps, mais aussi dans son nom, dans sa filiation, dans sa dignité, dans la possibilité même d’être reconnu comme sujet. Et pourtant, ce même être parlant possède aussi la capacité de faire autre chose de ce qui le traverse. Il peut transformer une haine en phrase, une perte en œuvre, une rage en pensée, une culpabilité en réparation, une étrangeté en hospitalité intérieure.
Et si la paix, avant d’être un état du monde, supposait au moins par moments cette expérience subjective, difficile, de rencontrer en soi ce qui dérange, ce qui divise, ce qui menace, sans aussitôt chercher un autre à qui en faire porter le poids?





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