Les développements dans les hauteurs d’Ali el-Taher soulèvent une question qui dépasse cette zone géographique: que veut Israël après l’annonce de son «contrôle opérationnel»? Ces hauteurs marquent-elles la fin d’une phase d’opérations militaires, ou constituent-elles la porte d’entrée vers une nouvelle étape qui pourrait rapprocher les forces israéliennes de Nabatiyé et de Kfar Roummane, voire s’étendre vers l’est en direction d’el-Rihane et de Jezzine?
La question est d’autant plus complexe face à l’émergence d’une tendance diamétralement opposée dans le débat israélien, autour de ce qui est désormais appelé la «ligne grise». Selon certaines informations, l’appareil sécuritaire israélien chercherait une réduction du déploiement militaire dans le sud du Liban et un retour vers une zone plus proche de la frontière, sur une profondeur comprise entre deux et quatre kilomètres, avec l’établissement de postes militaires pouvant servir de bases pour de futures opérations.
Partant, le tableau semble présenter deux orientations militaires contradictoires: une expansion ou un repli. Mais, selon les visions israéliennes, ces deux options ne sont pas nécessairement incompatibles.
Ali el-Taher: un point d’observation plutôt qu’une opportunité pour une invasion inévitable
L’importance des hauteurs d’Ali el-Taher tient à leur position dominante sur Nabatiyé, Iqlim el-Touffah et les reliefs environnants.
Le 3 septembre, Israël a annoncé avoir établi un «contrôle opérationnel» sur la zone, au-dessus du sol comme sous terre, après plusieurs semaines de pression militaire, de tentatives d’encerclement et de bombardements. Mais même la notion de contrôle doit être maniée avec prudence: les informations disponibles ne permettent pas d’affirmer avec certitude s’il s’agit d’une occupation permanente et totale de l’ensemble de la zone, ou d’une possibilité d'y mener des opérations militaires et de la contrôler.
Il ne faut donc pas considérer la chute d’Ali el-Taher par défaut comme le prélude à une entrée dans Nabatiyé. Le contrôle d’une hauteur stratégique peut répondre à un objectif différent: surveiller l’espace environnant, accroître la pression sur l’adversaire et offrir au commandement israélien davantage d’options militaires et politiques, sans avoir à pénétrer dans une grande ville et à en assumer le coût militaire, politique et humain.
Premier scénario: faire pression sur Nabatiyé sans y entrer
Cette hypothèse est plus réaliste que celle d’une avancée directe vers le cœur de la ville.
En effet, le contrôle des hauteurs dominant Nabatiyé donne à Israël une capacité accrue de pression sur la région depuis sa périphérie. Plutôt que de transformer Nabatiyé elle-même en champ de bataille terrestre, Israël pourrait maintenir une pression constante sur la ville et ses environs, faisant du contrôle de sa périphérie un moyen d’atteindre des objectifs militaires et politiques sans assumer le coût de son occupation.
Dans ce sens, Ali el-Taher pourrait devenir un outil d’«encerclement géographique» plus large de Nabatiyé, sans véritablement constituer le point de départ pour prendre d’assaut la ville.
Deuxième scénario: étendre le contrôle aux hauteurs environnantes
La deuxième possibilité serait qu’Israël cherche à prendre le contrôle d’autres hauteurs stratégiques autour de la zone, plutôt que d’avancer à l’intérieur des agglomérations.
Ce scénario correspond à la nature de la bataille qui a précédé l’annonce du contrôle d’Ali el-Taher et qui, selon les rapports, s’est caractérisée par une pression progressive et des opérations d’encerclement, sans vaste offensive terrestre directe.
Dans ce cas, la question centrale ne serait plus: «Israël va-t-il entrer dans Nabatiyé?», mais plutôt: «Cherche-t-il à créer autour de Nabatiyé une ceinture de hauteurs sous son contrôle?»
Partant, la maîtrise du terrain constituerait un instrument de contrôle de l’espace environnant plutôt qu’un moyen d’occuper les villes elles-mêmes.
Troisième scénario: Kfar Roummane plutôt que Nabatiyé?
L’hypothèse d’un transfert de pression vers Kfar Rummane et ses environs est également évoquée. Sur le plan géographique, l’importance de cette possibilité tient au fait que les hauteurs d’Ali el-Taher dominent Nabatiyé, Kfar Roummane et leurs environs, selon plusieurs rapports consacrés à l’importance stratégique de cette zone au cours des dernières semaines.
Mais là encore, il convient de distinguer la capacité à exercer une pression sur une zone, de la décision d’y mener une offensive terrestre. Une progression vers Kfar Roummane pourrait placer Nabatiyé entre deux fronts, d’autant que les forces israéliennes sont positionnées à Kfar Tebnit, ce qui rend Nabatiyé quasiment encerclée.
Toute avancée vers des zones à plus forte densité accroîtrait toutefois le coût et les risques et modifierait la nature de l’opération. C’est pourquoi, dans certaines circonstances, l’utilisation du contrôle des hauteurs pour faire pression sur Kfar Roummane pourrait être plus probable que d’en faire directement un axe d’avancée terrestre.
Quatrième scénario: vers l’est, en direction d’el-Rihane et de Jezzine
Le scénario le plus étendu serait un déplacement vers l’est, en direction des hauteurs d’el-Rihane, puis vers l’espace géographique relié à Jezzine.
Cette possibilité est déjà apparue pratiquement dans des analyses libanaises précédant l’annonce du contrôle d’Ali el-Taher, partant du constat que les chaînes de hauteurs orientales en direction de Jabal el-Jarmak, d’el-Rihane et d’Aramta, jusqu’aux hauteurs de Jezzine, sont plus élevées qu’Ali el-Taher. La prise de cette dernière ne mettrait donc pas nécessairement fin à la «bataille des hauteurs», d’un point de vue strictement militaire.
Mais passer de cette observation géographique à l’affirmation que l’armée israélienne se dirigera nécessairement vers el-Rihane ou Jezzine est un grand pas.
Une telle évolution ne serait plus une simple extension locale de la bataille d’Ali el-Taher, mais un élargissement considérable du champ de la guerre vers le nord et l’est, avec des conséquences libanaises, régionales et internationales.
Ce scénario resterait donc tributaire d’un effondrement du processus politique ou d’une décision israélienne d’élargir la guerre, et ne découlerait pas automatiquement de la prise d’Ali el-Taher.
Quid de la «ligne grise»?
C’est ici qu’apparaît le principal paradoxe.
Quelques jours seulement après l’annonce du contrôle d’Ali el-Taher, des informations ont fait état, en Israël, d’un projet totalement différent: réduire la présence militaire et revenir à une zone plus proche de la frontière, dans le cadre de ce qui a été baptisé la «ligne grise».
Selon les informations publiées, le projet consisterait à positionner les forces israéliennes dans une zone de sécurité d’une profondeur d’environ deux à quatre kilomètres et à y établir des postes pouvant servir de bases pour de futures opérations.
Si cette proposition se transforme en décision concrète, Ali el-Taher, située bien au-delà de cette zone frontalière, ne serait pas nécessairement une zone qu’Israël chercherait à conserver durablement.
Une interprétation totalement différente de la situation émerge alors: l’objectif israélien, en atteignant des zones aussi profondes, pourrait ne pas être de conserver chaque mètre conquis, mais de détruire ou de neutraliser ce qu’il considère comme une infrastructure militaire, avant de se replier vers une ceinture plus réduite, jugée plus facile à défendre et à surveiller.
Avancée et repli ne sont pas nécessairement contradictoires
La contradiction apparente entre les différents scénarios peut être interprétée différemment.
Israël peut avancer jusqu’à un point donné, y mener des opérations, puis s’en retirer. Il peut également utiliser le contrôle temporaire de zones plus profondes pour améliorer les conditions de la zone qu’il souhaite conserver par la suite. Il peut enfin maintenir la possibilité de reprendre ses opérations au-delà de la «ligne grise», même après avoir redéployé ses forces.
Des précédents vont dans ce sens. En juillet, des informations ont fait état d’importantes opérations de démolition et de terrassement dans plusieurs régions du sud. Des analystes militaires libanais les ont imputées à une volonté de supprimer les infrastructures susceptibles de constituer une menace à l’avenir, même si l’armée israélienne devait ensuite se retirer de certaines zones qu’elle contrôle.
Les deux modèles pourraient donc faire partie d’une seule et même stratégie: une incursion plus profonde si nécessaire, parallèlement au maintien permanent d’une zone plus réduite.
Quatre indicateurs pour déterminer la prochaine orientation
Pour déterminer si l’après-Ali el-Taher s’orientera vers Nabatiyé, Kfar Roummane ou el-Rihane, ou au contraire vers un repli plus au sud, il ne suffit pas d’observer uniquement la géographie.
Le premier indicateur consiste en la nature de la présence israélienne à Ali el-Taher: s’agit-il d’un déploiement appelé à durer ou les forces commenceront-elles à réduire leur présence une fois leurs opérations terminées?
Le deuxième sera de savoir si les opérations se dirigent de manière régulière vers des hauteurs plus éloignées ou s’il s’agit de frappes ponctuelles sans extension terrestre.
Le troisième concerne le sort de la «ligne grise»: demeurera-t-elle une idée au sein de l’appareil sécuritaire israélien ou deviendra-t-elle un plan officiellement annoncé et effectivement mis en œuvre sur le terrain?
Enfin, le quatrième indicateur, et le plus important, concerne l’évolution du processus politique entre le Liban, Israël et les États-Unis, car la décision concernant les limites du déploiement israélien ne dépendra pas uniquement de considérations militaires.
Nabatiyé entre deux scénarios
Nabatiyé pourrait donc se trouver aujourd’hui face à deux scénarios contradictoires.
Le premier serait que la prise d’Ali el-Taher marque le début d’une phase de pression plus large, progressant à travers les hauteurs et les zones environnantes, tout en maintenant ouverte la possibilité d’élargir les opérations, sans que cela signifie nécessairement l’occupation de la ville.
Le second serait qu’Ali el-Taher constitue le point le plus avancé de la phase actuelle de l’incursion, suivi d’un retrait progressif vers une ceinture frontalière plus réduite, conformément au principe de la «ligne grise».
Il existe un troisième scénario, peut-être le plus complexe: les forces israéliennes se retirent des positions profondes, tout en conservant la liberté d’y revenir militairement au vu d’une nouvelle menace.
Dans ce cas, la question «Où se trouve l’armée israélienne?» ne suffirait plus à comprendre la prochaine étape. Il faudrait plutôt se demander: «Jusqu’où peut-elle revenir, et dans quelles conditions politiques et militaires?»
C’est précisément là que réside la portée de la bataille d’Ali el-Taher. La zone n’est peut-être ni une porte d’entrée inévitable vers Nabatiyé, ni le prélude assuré à une progression vers el-Rihane et Jezzine. De même, l’évocation de la «ligne grise» ne signifie pas nécessairement la fin des opérations au-delà de cette ligne.
Le scénario qui se dessine pourrait davantage correspondre à une tentative israélienne de dissocier les limites du déploiement permanent de celles de l’action militaire: une ceinture de sécurité relativement limitée près de la frontière, d’un côté, et un espace plus vaste soumis à la pression et à la menace d’opérations, de l’autre.
Si cette lecture se confirme, la véritable bataille après Ali el-Taher ne sera pas seulement celle du contrôle d’une colline ou d’une ville, mais celle de la définition même de la «frontière» dans le sud du Liban: s’agira-t-il d’une frontière internationale derrière laquelle les forces israéliennes se replient, d’une nouvelle «ligne grise», ou d’une réalité variable dont les limites changent à chaque nouvelle séquence militaire et politique?




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