Dans les ateliers, les souks et les villages du Liban, certains métiers survivent encore grâce à quelques mains, quelques outils et une transmission devenue fragile. Cordonniers, fondeurs, verriers, dinandiers ou brodeuses perpétuent des gestes que l’industrie, la crise et l’absence de relève menacent de faire disparaître. Cette série explore ces savoir-faire, ceux qui les perpétuent encore et ce qu’ils racontent du Liban, de son histoire sociale et de ses transformations.
Une semelle fendue, un manteau usé, un fauteuil qui s’affaisse, un sac dont la fermeture ne tient plus. Il y a quelques années, beaucoup de ces objets auraient été remplacés sans hésitation. Depuis l’effondrement économique amorcé en 2019, le neuf importé est devenu beaucoup plus difficile d’accès et des ateliers que l’on croyait condamnés voient revenir des clients décidés à prolonger la vie de ce qu’ils possèdent déjà. La réparation n’est pas redevenue à la mode. Elle est redevenue rationnelle.
Ce retour ne doit pourtant pas être raconté comme une renaissance heureuse des métiers anciens. Pour beaucoup de ménages, faire reprendre une semelle, recoudre un vêtement ou restaurer un siège relève d’abord d’une nécessité. La crise a ainsi rendu visibles des compétences que des décennies de consommation de masse avaient progressivement marginalisées.
Quand remplacer semblait plus simple
Le recul de la réparation avait commencé bien avant la crise libanaise. À mesure que les produits industriels importés devenaient plus accessibles, l’équation économique s’était inversée au détriment des artisans. Une paire de chaussures standardisée, un petit meuble ou un vêtement produit à grande échelle pouvait coûter suffisamment peu pour rendre la réparation presque absurde. Pourquoi payer plusieurs heures de travail lorsqu’il suffisait d’acheter neuf ?
Ce basculement a touché toute une série de métiers. Le cordonnier a vu diminuer le nombre de chaussures qu’on lui confiait, le couturier celui des vêtements que l’on reprenait, le tapissier celui des sièges que l’on refaisait. Les ateliers n’ont pas disparu d’un seul coup. Ils ont perdu progressivement leur fonction dans une économie où l’entretien cédait la place au remplacement.
Cette logique a aussi modifié le rapport aux objets. Une veste n’était plus nécessairement portée jusqu’à l’usure complète, une chaise cassée n’était plus automatiquement réparée. Les métiers de la réparation se sont retrouvés cantonnés aux objets de valeur, à l’attachement sentimental ou à une clientèle fidèle.
Les objets retournent à l’atelier
Le changement apparaît aujourd’hui dans les demandes adressées aux artisans. Une semelle est remplacée plutôt que la chaussure entière. Un vêtement est repris au lieu d’être abandonné. Le tissu d’un fauteuil est refait, un sac ancien restauré, une table consolidée.
Certains artisans voient même revenir des pièces longtemps rangées ou laissées de côté. Des chaussures oubliées depuis des années, des sacs délaissés ou du mobilier remisé retrouvent une utilité nouvelle. Des objets autrefois jugés trop usés pour mériter une intervention redeviennent réparables dès lors que leur équivalent neuf représente une dépense beaucoup plus lourde.
Cette évolution rappelle surtout que l’obsolescence n’est pas toujours technique. Un objet peut cesser d’être utilisé simplement parce qu’il est devenu plus facile de le remplacer que de l’entretenir. Lorsque cette facilité disparaît, sa durée de vie potentielle réapparaît.
Davantage de clients, pas forcément davantage de revenus
Le regain d’activité pourrait donner l’impression d’un retournement favorable. La réalité est plus dure. Les artisans sont eux aussi confrontés à la hausse du cuir, des semelles, du fil, de la colle, du bois, des tissus, des pièces détachées et de l’énergie.
Ils savent en outre que leur clientèle cherche précisément à limiter ses dépenses. Répercuter intégralement la hausse des coûts risquerait donc de faire disparaître les commandes. Le métier retrouve du travail sans retrouver nécessairement une réelle sécurité économique. La crise a ramené le travail, pas la prospérité.
Réparer par nécessité, pas par vertu
Ce retour pourrait être lu comme une transition spontanée vers une consommation plus durable. Ce serait aller trop vite. Seconde main, retouches, réutilisation ou upcycling réduisent effectivement le gaspillage, mais la motivation première reste souvent la contrainte économique.
Il faut distinguer la sobriété choisie de la sobriété imposée. Acheter moins pour réduire son empreinte écologique n’a pas le même sens que renoncer au neuf parce qu’on ne peut plus se l’offrir.
Le phénomène n’en révèle pas moins une réalité longtemps occultée : beaucoup d’objets possèdent plusieurs vies possibles. Cordonniers, couturiers, menuisiers et autres réparateurs n’ont pas retrouvé leur utilité parce que leur technique avait changé, mais parce que la valeur accordée à leur intervention a changé autour d’eux.
Un métier peut redevenir utile sans redevenir attractif
C’est là que se joue leur avenir. Le retour des clients ne garantit pas la relève. Beaucoup de métiers de réparation demandent des années de pratique, offrent des revenus irréguliers et restent peu valorisés socialement. Les jeunes peuvent constater que l’atelier travaille davantage sans y voir pour autant un avenir désirable.
Tant qu’un artisan expérimenté continue à exercer, le savoir existe. Lorsqu’il ferme sans apprenti, ce ne sont pas seulement quelques outils qui disparaissent, mais une manière de juger une matière, d’évaluer ce qui peut encore être sauvé et de trouver une solution là où le neuf aurait simplement remplacé l’ancien.
Le paradoxe est donc profond : la réparation retrouve une valeur économique au moment même où les conditions de sa transmission restent fragiles. Les ateliers regagnent une clientèle sans retrouver forcément le prestige, les revenus ou la stabilité nécessaires pour former ceux qui prendront la suite.
C’est sur ce constat que se clôt cette série consacrée aux métiers qui disparaissent. Des fondeurs de cloches de Beit Chabab aux brodeuses, des verriers de Sarafand aux cordonniers de Bourj Hammoud, tous racontent finalement la même chose : un savoir-faire ne disparaît pas seulement lorsqu’on cesse d’en avoir besoin. Il disparaît aussi lorsque plus personne ne peut ou ne veut consacrer sa vie à l’apprendre.
La crise peut ramener les clients dans les ateliers. Elle ne suffit pas à créer les artisans de demain.
https://icibeyrouth.com/articles/1342211/les-brodeuses-au-liban-une-memoire-dans-le-fil
Réparer coûte-t-il toujours moins cher?
Pas nécessairement. La réparation devient avantageuse lorsqu’elle prolonge suffisamment la vie d’un objet dont le remplacement coûterait beaucoup plus cher. Mais certains produits industriels bas de gamme sont conçus avec des matériaux difficiles à démonter, à recoller ou à restaurer durablement. Dans ces cas, le travail artisanal peut coûter presque autant que l’achat d’un produit neuf. L’économie de la réparation dépend donc aussi de la manière dont les objets sont conçus : certains peuvent être entretenus pendant des années, d’autres rendent leur propre réparation techniquement ou financièrement peu intéressante.