814 hectares d’oliveraies détruits. Plus de 236 millions de dollars de pertes dans le secteur oléicole. Selon les estimations de la FAO, ces chiffres donnent la mesure des dégâts subis par la filière. À l’ouverture de la saison 2026, dans plusieurs villages du Sud-Liban, les agriculteurs se posent désormais une question essentielle: pourront-ils seulement accéder à leurs oliviers pour les récolter?
Pour certains, la cueillette dépend d’une autorisation et des conditions d’accès aux parcelles. Pour d’autres, la récolte est déjà compromise.
«Parce que c’est chez nous.» À Zaoutar el-Gharbiyé, cette phrase de Samira résume le lien des habitants à leurs terres, mais aussi une réalité nouvelle : posséder une parcelle ne garantit plus de pouvoir y accéder, l’entretenir ou en récolter les arbres.
Cette année, la récolte commence par une permission.
Une récolte suspendue à l’accès aux terres
En octobre, les agriculteurs préparent habituellement les filets, recrutent les ouvriers et organisent le transport des olives vers les pressoirs. Dans plusieurs secteurs du Sud, ces préparatifs dépendent désormais aussi des conditions d’accès aux terres.
À Qlayaa, Deir Mimas, Kfarchouba et dans d’autres villages, des agriculteurs cherchent à obtenir les autorisations nécessaires pour rejoindre leurs parcelles et procéder à la récolte. Ils sont accompagnés dans ces démarches par les autorités libanaises, par l’intermédiaire du mécanisme de coordination sécuritaire sous conduite américaine entre les armées libanaise et israélienne. Certaines terres restent toutefois inaccessibles, hors du calendrier de récolte.
Pour une exploitation agricole, les conséquences peuvent être immédiates. Une récolte retardée risque de réduire la production, tandis qu’une parcelle inaccessible pendant toute une saison peut représenter une année de revenus perdue.
À Kfarchouba, Habib, agriculteur, ne prévoit pas de travailler ses champs cette année. Après les bombardements israéliens, il dit craindre l’état de ses terres et l’évolution de la situation. «On ne sait pas ce qu’il va se passer», explique-t-il.
La récolte des olives obéit à un calendrier précis. Lorsque l’accès aux parcelles est retardé, la cueillette peut être compromise, même si les arbres ont survécu.
Quand les oliviers disparaissent
Dans certaines zones, le problème ne se limite pas à l’impossibilité d’accéder aux terres. Les arbres eux-mêmes ont été endommagés, brûlés ou arrachés. Leur destruction compromet une production qui ne peut être reconstituée en une seule saison.
À Yohmor al-Chaqif, dans le district de Nabatiyé, Nawfal Alliq mesure l’ampleur de ces pertes. Selon lui, le village compte environ 15.000 oliviers et l’oléiculture couvre près de 80% des terres. Il possède lui-même une centaine d’arbres, dont certains ont plus de quarante ans.
«Pour moi, l’olivier est comme un être humain. Plus on en prend soin, plus il offre ses bienfaits», explique-t-il. Il affirme avoir déjà perdu deux années de production. «Perdre ses oliviers, c’est perdre sa maison», résume-t-il.
Pour les agriculteurs, la disparition d’un arbre ancien ne se mesure donc pas uniquement en kilos d’olives ou en revenus perdus. Elle touche aussi à une histoire familiale, construite au fil des générations.
Des arbres chargés d’histoire
Abou Ali a vu ses oliviers arrachés à la suite des bombardements. Ces arbres faisaient partie de la terre familiale et de son histoire.
«Voir mes oliviers arrachés, c’est comme perdre une partie de mon âme et de l’histoire de ma famille», confie-t-il.
Un olivier âgé de plusieurs décennies ne se remplace pas en quelques mois. Il faut replanter, entretenir les jeunes arbres et attendre plusieurs années avant de retrouver une production comparable.
Cultivé depuis des millénaires autour de la Méditerranée, l’olivier occupe également une place importante dans les traditions culturelles et religieuses, où il symbolise notamment la paix, la longévité et la transmission.
Sa disparition emporte ainsi bien davantage qu’une récolte: elle touche un patrimoine familial façonné au fil des décennies.

Des coûts en hausse, des revenus incertains
Les pertes ne s’arrêtent pas aux vergers. Pour de nombreux agriculteurs du Sud, la récolte des olives représente une rentrée d’argent essentielle, notamment à l’approche de l’hiver. Après trois années de perturbations, les pertes s’accumulent et les revenus diminuent.
À ces difficultés s’ajoutent des coûts de production plus élevés: main-d’œuvre difficile à mobiliser, transport plus complexe et accès incertain aux parcelles.
À l’automne 2026, selon des agriculteurs du Liban-Sud interrogés, le prix d’un bidon d’huile d’olive de 20 à 25 litres peut atteindre environ 200 dollars, voire davantage, dans un contexte de hausse des coûts de production.
Pour les producteurs, l’équation est de plus en plus difficile: produire coûte plus cher, tandis que les quantités récoltées restent incertaines.
Les répercussions se font également sentir sur les exportations. Selon les chiffres rapportés par Olive Oil Times, les exportations libanaises d’huile d’olive ont diminué de 53,7% au cours des sept premiers mois de 2026, passant de 5.559 à 2.575 tonnes. Les restrictions d’accès aux oliveraies du Sud et les perturbations du transport figurent parmi les facteurs avancés pour expliquer ce recul.
À Deir Mimas: documenter la qualité
Malgré les difficultés, la production oléicole de Deir Mimas continue de se distinguer à l’international. Rose Bechara Perini a notamment été récompensée lors de l’édition 2026 de la New York International Olive Oil Competition, un concours international consacré aux huiles d’olive extra vierges.
Mais la qualité ne se mesure pas uniquement au goût. En septembre 2026, le laboratoire espagnol Laboratorio Juan Antonio Tello a examiné un échantillon provenant d’olives récoltées dans plusieurs zones de Deir Mimas, Kawkab et Rachaya el-Foukhar.
Les tests portaient notamment sur la présence de pesticides, de métaux lourds, d’hydrocarbures et de radionucléides. Selon les résultats communiqués, aucune concentration détectable des substances recherchées n’a été relevée dans l’échantillon analysé.
Pour Rose Bechara Perini, l’attachement à cette terre dépasse largement la production. La saison des olives est liée aux souvenirs de son enfance, aux journées passées avec ses parents autour des arbres et aux gestes transmis au fil des années. «Cette terre, c’est le souvenir de mon père et de ma famille. J’y suis profondément attachée. Attendre l’autorisation pour y retourner est très difficile. Si l’autorisation tarde, je risque de perdre cette récolte», soupire-t-elle.
À Deir Mimas, une reconnaissance internationale ne garantit donc pas que les olives pourront être cueillies. Même une production primée reste tributaire de l’accès aux oliveraies.
Plus qu’une récolte
Au Sud, la saison des olives révèle une fragilité qui dépasse les pertes agricoles. Entre récoltes compromises, coûts croissants et revenus incertains, c’est la continuité même de certaines exploitations qui est en jeu.
Derrière les tonnes d’olives perdues ou qui risquent de ne pas être récoltées, il y a des agriculteurs qui tentent de préserver leur activité, des arbres plantés parfois plusieurs générations auparavant et des terres dont l’accès ne va plus de soi.
Combien pourront encore vivre de leurs oliveraies cette année ?
La terre est la leur. Y accéder ne dépend plus seulement d’eux.