En promettant jusqu’à 14.000 dollars aux familles sinistrées, le Hezbollah tente de renouer avec un rôle social qui a longtemps consolidé son influence. Si cette stratégie a longtemps permis à la milice de convertir son aide financière en soutien politique, elle semble, aujourd’hui, ne plus être en mesure de produire les mêmes effets.
Entre controverse sur l’origine de l’argent, difficultés de financement et signes de désaffection au sein de sa base populaire, le Hezbollah peut-il encore s’appuyer sur l’aide sociale pour préserver son ancrage populaire? Jusqu’où les contraintes financières et les interrogations sur la provenance de l’argent risquent-elles d’affaiblir ce «pari»? L’aide promise aux familles sinistrées suffira-t-elle à maintenir le lien avec une base mise à l’épreuve par la guerre et ses conséquences?
Des indemnités promises dans un flou financier persistant
Le Hezbollah promet des milliers de dollars aux familles sinistrées, mais ne dit toujours pas d’où viendra l’argent. Mardi, le président de son conseil exécutif, Ali Daamouch, a annoncé une nouvelle série d’indemnités pour les logements détruits ou devenus inhabitables pendant la guerre avec Israël.
Le programme prévoit 14.000 dollars par logement à Beyrouth et dans sa banlieue sud, dont 8.000 dollars pour le mobilier et 6.000 pour le loyer. Dans les autres régions, le montant atteint 12.000 dollars. Les sommes seront versées en quatre tranches sur un an, selon les modalités présentées par Ali Daamouch. Le responsable n’a toutefois précisé ni l’enveloppe totale du programme ni la provenance des fonds. Interrogé par l’agence Reuters, il a également refusé de commenter les informations faisant état d’un transfert iranien de 200 millions de dollars.
Deux cents millions de dollars, un transfert contesté
Le 7 octobre, Reuters a rapporté, en citant deux sources disposant d’une connaissance directe de l’opération, que le Hezbollah avait reçu 200 millions de dollars de l’Iran pour venir en aide aux déplacés. Selon ces sources, les intermédiaires chargés du transfert auraient prélevé une commission de 20% en raison des risques liés à leurs opérations. Un responsable de la formation chiite avait alors confirmé que des fonds avaient été réunis, sans en révéler l’origine ni le montant.
Washington a rapidement contesté cette version. Le porte-parole du département d’État, Tommy Pigott, a affirmé, mardi, que cet argent «n’existe pas», accusant le Hezbollah de chercher à sauver la face en diffusant de fausses informations sur des entrées de fonds iraniens. Le département du Trésor a également estimé que Téhéran manquait d’argent et de moyens pour financer ses alliés.
M. Pigott a également mis en cause la crédibilité de l’origine des fonds en évoquant les réseaux criminels auxquels le Hezbollah aurait recours pour se financer. «Les fonds du Hezbollah en provenance d’Iran n’existent pas. Le Hezbollah s’associe à des cartels de la drogue en Amérique latine pour obtenir des financements, et son annonce selon laquelle il reçoit des fonds de l’Iran est mensongère».
Dans ce contexte, un article publié le 13 octobre par le média émirati Erem News fait état de circuits commerciaux et financiers, notamment en Afrique de l’Ouest, qui pourraient contribuer au financement du Hezbollah, venant ainsi éclairer les accusations américaines.
Selon le rapport, plusieurs pays d’Afrique de l’Ouest, notamment la Côte d’Ivoire, le Sénégal, la Gambie, la Guinée et la Sierra Leone, figurent parmi les territoires où opèrent des réseaux commerciaux soupçonnés de contribuer au financement du Hezbollah. Le rapport s’appuie notamment sur des travaux de la Foundation for Defense of Democracies (FDD), un centre de recherche américain qui documente les activités financières de la formation pro-iranienne.
Ces réseaux se baseraient, toujours selon le même document, sur des activités commerciales légales (distribution, immobilier, commerce général ou import-export) pour faire circuler des fonds. Le rapport évoque, en outre, le recours présumé à des sociétés-écrans, à des collectes de fonds et à des canaux de transfert informels.
Contourner les restrictions
Le rapport décrit également des mécanismes de blanchiment fondés sur le commerce, qui consistent à dissimuler l’origine ou la destination de fonds à travers des transactions portant sur des marchandises. Les produits de consommation, les denrées alimentaires, les véhicules d’occasion et les métaux précieux figureraient parmi les secteurs concernés.
On rappelle, à cet égard, que les autorités américaines ont déjà sanctionné des personnalités et des réseaux commerciaux en Afrique pour des activités présumées liées au financement du Hezbollah. En mars 2022, le département du Trésor américain a notamment visé les hommes d’affaires Ali Saadeh et Ibrahim Taher, en leur imputant des activités financières ou commerciales liées à la milice chiite. Les autorités américaines ont également ciblé, lors de précédentes opérations, des réseaux associés à l’homme d’affaires Adham Tabaja et à la société Inmaa Engineering and Contracting.
L’argent peut-il encore acheter la confiance?
En 2006, après la guerre avec Israël, le Hezbollah avait rapidement distribué des aides financières et participé à la reconstruction de la banlieue sud de Beyrouth. Cette réactivité avait renforcé son image de protecteur capable de compenser les défaillances de l’État. Vingt ans plus tard, la comparaison est moins favorable. Après la guerre de 2024, des aides promises n’ont été que partiellement versées avant d’être suspendues. Les destructions de 2026 ont encore alourdi les besoins, tandis que les familles déplacées attendent de pouvoir rentrer chez elles.
Le nouveau programme doit ainsi être jugé moins sur les montants annoncés que sur la capacité du Hezbollah à les verser intégralement. Les aides s’étalent sur douze mois et ne couvrent pas la reconstruction des habitations détruites. Quant au coût total de l’opération, il demeure inconnu. Sans calendrier détaillé, nombre de bénéficiaires ni source de financement clairement identifiée, la promesse ne constitue pas encore la preuve d’un retour à la capacité d’intervention sociale dont le Hezbollah avait fait une marque de fabrique.
Les premiers signes de fragilisation ne se limitent d’ailleurs pas aux retards de paiement. Un sondage de Statistics Lebanon, réalisé en septembre auprès de 800 Libanais chiites, indique que 66,4% des répondants sont favorables à la remise des armes du Hezbollah à l’État. Par ailleurs, 67,4% estiment que la milice n’a pas atteint ses objectifs militaires ou ne les a atteints que partiellement, tandis que 71,1 % considèrent que la décision de guerre et de paix doit relever exclusivement de l’État.
En annonçant ainsi des indemnités sans lever le doute sur leur financement, le Hezbollah tente de réaffirmer sa capacité à prendre en charge les conséquences de la guerre. Reste à savoir si les versements suivront, et si l’aide matérielle suffira à préserver la confiance. Car une somme d’argent peut alléger temporairement les difficultés d’une famille. Elle ne règle ni la question des armes, ni celle du coût des choix militaires, ni celle de la capacité du Hezbollah à garantir durablement la sécurité et le retour des habitants dans leurs villages.