Nous écrivions la semaine dernière que les élections modifient ceux qui signent, mais jamais l'encre de ce qui est déjà paraphé. C’est toujours vrai. En revanche, si les urnes ne réécrivent pas le fond, elles en bouleversent le calendrier. C'est précisément l'enjeu du scrutin de mi-mandat aux États-Unis. Certes, le vote américain ne se prononce pas directement sur le sort du Moyen-Orient. Cependant, il pourrait bien faire sauter le verrou qui retient, depuis des semaines, une décision déjà actée.
La présidence, elle, n’est pas en jeu: Trump restera à la Maison-Blanche jusqu’en janvier 2029. Pourtant, un responsable de la Maison-Blanche a affirmé qu’aucune frappe contre l’Iran n’interviendrait avant les élections. De même, les alliés de la région ont été invités à se tenir prêts pour l'après-scrutin — une consigne qui n'a jamais été démentie. Peu avant, le commandant du CENTCOM avait briefé le président en personne. Trump lui-même a asséné qu’il ne reste qu'un ou deux objectifs à rayer de la liste, une affaire de dix minutes.
En coulisses, les signaux se croisent. Un message du vice-président adressé à Téhéran aurait ouvert la porte à des pourparlers directs, bien que l'administration insiste sur le caractère strictement humanitaire de la démarche. Des émissaires iraniens sont stationnés à Doha, et un appareil qatari a passé des heures sur le tarmac de Téhéran. En clair, selon la formule lapidaire de Trump, un accord ou l'anéantissement. Le vote de mardi ne livrera pas la sentence, mais il lèvera le compte à rebours.
Deux scénarios se dessinent.
Le premier scénario, celui d’une razzia républicaine dans les deux chambres du Congrès, apparaît peu probable au vu des sondages. S’il venait néanmoins à se réaliser, Trump sortirait des urnes les mains libres, sans contrepoids institutionnel ni raison de temporiser. Le couperet pourrait alors tomber dans la foulée.
La seconde option, de loin le plus plausible, est celle de la perte de la Chambre des représentants, voire du Sénat. C'est là que surgit le paradoxe que beaucoup préfèrent éluder: une claque électorale pour Trump ne freinerait pas l'option militaire, elle pourrait au contraire en précipiter la mise en œuvre.
Le nouveau Congrès ne prendra ses fonctions que le 3 janvier. D'ici là, Trump disposera d'une bulle de soixante jours, affranchie de tout contrepoids démocrate. Dès janvier, auditions, commissions d'enquête et restrictions budgétaires viendraient toutefois compliquer la donne, chaque dollar investi dans un conflit devenant un champ de bataille politique. Autrement dit, un président dont la marge de manœuvre s'apprête à fondre n'a guère de raison de temporiser. Le verdict des urnes n'écarte donc ni la frappe ni l’accord: il les enferme dans un compte à rebours de deux mois.
Une équation rendue explosive par l'imbroglio israélien
À l’incertitude américaine s'ajoute l’impasse politique israélienne. Le Likoud arrive en tête, mais aucun bloc ne parvient à réunir la majorité absolue de 61 sièges. Tandis qu'Aizenkot refuse de s'allier à un cabinet piloté par Benyamin Netanyahou, ce dernier devrait logiquement essuyer les premiers plâtres pour tenter de former une coalition au terme de plusieurs semaines de tractations.
Conséquence: l'homme qui a fait le renversement du régime iranien, son objectif prioritaire, restera aux commandes pendant toute la fenêtre de tir dont disposera Trump. Sa propre survie politique est étroitement liée à la poursuite de cet objectif.
Et le Liban dans tout cela? Naïm Kassem en a résumé la situation sans détour, le 28 octobre. Le Hezbollah suit de près les négociations entre l'Iran et les États-Unis, dont il sait qu'elles constituent son seul levier stratégique encore disponible.
Ce constat sonne comme un aveu. La formation pro-iranienne ne dispose plus d'une véritable marge de manœuvre autonome; son sort dépend désormais des décisions prises à Téhéran et à Washington. Si un accord intervient, le dossier du Sud-Liban en fera partie, conformément au schéma de cessez-le-feu régional proposé par l'Iran dès septembre. Si, au contraire, les frappes s'abattent sur l'Iran, le Guide suprême a promis une riposte sans limites géographiques. Le Liban se trouverait alors en première ligne.
À ce calendrier déjà chargé s'ajoute une coïncidence particulièrement préoccupante. Cette fenêtre de soixante jours s'achève presque au moment où expire le mandat de la Finul, le 31 décembre. Ces deux mois, qui pourraient être parmi les plus périlleux pour la région depuis des années, seraient également les derniers de la présence de la force internationale dans le Sud-Liban.
Pris dans cet étau, l'État libanais ne dispose que d'une alternative: régler lui-même la question des armes avant qu'elle ne soit tranchée sans lui, à Doha ou dans une salle de crise.
Mardi, les Américains glisseront leur bulletin dans l'urne.
Le lendemain, Téhéran et Washington trancheront. Au Liban, il ne restera qu’à devancer l'Histoire ou à en subir la facture.